Lenny Kravitz au Centre Bell: trop loin dans le rétroviseur

Quand Lenny Kravitz assène le riff éminemment identifiable d'«American Woman», cela se mesure autant que cela s'entend: la version enregistrée en 1999 pour la bande sonore du film «Austin Powers: The Spy Who Shagged Me» a terriblement vieilli.
Photo: Axel Heimken dpa via Associated Press Quand Lenny Kravitz assène le riff éminemment identifiable d'«American Woman», cela se mesure autant que cela s'entend: la version enregistrée en 1999 pour la bande sonore du film «Austin Powers: The Spy Who Shagged Me» a terriblement vieilli.

Ils l'ont dit et redit à CHOM, et même à ICI RADIO-CANADA PREMIÈRE: à 18 h vendredi soir, deux petites heures avant l'entrée en scène de Lenny Kravitz, il restait « d'excellents billets, à tous les prix ». Avenue des Canadiens, à 19 h, les revendeurs sont déjà en mode panique, écoulent en dessous du cost. Dans le Centre Bell, ça se voit : du rouge partout. Rouge comme des sièges occupés à rien, par pleines rangées. A-t-on mal évalué le marché potentiel de l'artiste, onze ans après son dernier passage ? Un MTelus plein, ça aurait eu de la gueule. Là, tous ces éparpillés, ça fait un peu chenu.

C'est à la cinquième chanson du spectacle que l'on saisit le problème jusqu'au fond des oubliettes. Quand Leonard Albert Kravitz assène le riff éminemment identifiable d'American Woman, cela se mesure autant que cela s'entend : la version enregistrée en 1999 pour la bande sonore du film parodique Austin Powers : The Spy Who Shagged Me a terriblement vieilli. À vrai dire, on a l'impression très étrange et pas du tout agréable qu'elle a deux siècles de plus que la version originale de 1970 par The Guess Who. Laquelle n'a pas pris une ride. Lenny, comprend-on, est plus que jamais prisonnier de son propre piège. Le rétroviseur à perpette. Et son American Woman avec lui.

Point de départ, point d'arrivée

Et le reste de son spectacle aussi. Bien sûr qu'il sait faire, le bougre : ça fait depuis 1990 qu'il nous la recycle, sa machine à voyager dans le temps. Qu'il s'agisse de la chanson d'ouverture, We Can Get It All Together, qui est aussi le premier titre de son plus récent album (Raise Vibration, paru en 2018), ou du succès Fly Away qu'il enchaîne, on est très exactement à la même place. Le point de départ est le point d'arrivée. C'était chouette, voire jouissif, d'obtenir ce condensé rock-pop-psych-funk d'allégeance fin sixties dans les années 1990 : pas mal moins en 2019, quand on peut s'abreuver directement à toutes les sources en une recherche sur YouTube.

Disons que le jupon dépasse plus ce vendredi soir. Si efficace soit la confection, c'est cousu de si gros fil qu'on pourrait s'en servir pour remorquer des bateaux de croisière dans l'estuaire. Comment se fait-il que Lenny, fortiche manieur de Les Paul, mélodiste au sens très aigu du refrain à scander, se révèle-t-il une sorte de tribute band à lui tout seul ? N'était-ce pas manifeste dès le début ?

Si! Ça tapait sur le clou autant que le gong « ledzeppelinien » derrière le batteur ce soir. On voulait ça, faut croire. Remarquez, les années soixante demeurent une source intarissable pour les musiciens, les compositeurs, les arrangeurs. Mais c'est moins du copié collé : on y prend ce qu'on veut, on s'en sert, on s'en inspire. Lenny Kravitz, à 55 ans, sent le réchauffé de son propre pâté chinois aux ingrédients trop peu mélangés.

S'y croire encore

Il est quand même très applaudi par tous ces gens entre les sièges rouges. On se dit qu'ils ont vécu leurs années 1960 avec lui dans leurs années 1990. « We are blessed with another day to live », résume-t-il (« Nous sommes bénis avec un nouveau jour à vivre », en français). C'est peut-être ça qui justifie la soirée : quelque chose comme la célébration d'être encore là, lui autant que nous. Une sorte de gratitude envers Lenny pour avoir été un peu les Beatles, un peu Led Zep, un peu Sly Stone, un peu Hendrix, un peu Curtis Mayfield, tout ce qui n'était plus à notre portée. Avant la flopée de coffrets et de rééditions.

On avouera, les Fields Of Joy, It Ain't Over 'til It's Over, Mr. Cab Driver et autres Let Love Rule font leur effet : c'était bigrement bien ficelé, et ça l'est encore. Mais comment dire ? Mieux vaut, de loin, une bande de copains au Verre Bouteille qui refait intégralement Revolver ou Abbey Road pour le plaisir, sans la moindre prétention. Lenny Kravitz, en 2019, se la joue rockstar un brin messianique, se croit porteur de message et grand perpétuateur devant l'éternel. Peut-être est-il temps pour le talentueux New-Yorkais d'enlever les lunettes fumées et se regarder un bon coup. Petite épreuve de réalité. Avant que son auditoire peau de chagrin ne se réduise à un mouchoir de poche.