Heureusement, il y avait Steeple Chase

Le trompettiste Chet Baker au festival Le Printemps de Bourges, le 20 avril 1987
Photo: Frank Perry Agence France-Presse Le trompettiste Chet Baker au festival Le Printemps de Bourges, le 20 avril 1987

Bien évidemment, des maisons de disques ont lancé des musiciens : Verve avec Oscar Peterson, Blue Note avec Thelonious Monk et les Jazz Messengers, Pacific Jazz avec Art Pepper, etc. Mais peu d’entre elles peuvent se vanter d’avoir pratiquement sauvé les carrières d’un bon nombre de musiciens — on pense notamment à Chet Baker et à Dexter Gordon. Ce fut le cas de Steeple Chase, étiquette danoise fondée en 1972 par un étudiant s’appelant Nils Winther.

Depuis peu, ce label fort mal distribué de ce côté-ci de l’Atlantique — on y reviendra — assure que pratiquement tous ses enregistrements ont été nettoyés et qu’ils sont à nouveau disponibles. Mine de rien, la nouvelle est énorme, car le catalogue de cette société danoise reste un des plus riches qui soient. En fait, n’eût été le travail de marathonien effectué par Winther dans les années 1970 et 1980, le jazz serait plus fragile qu’il ne l’est désormais. Reprenons.

Au début des années 1970, les Beatles, les Stones et les Kinks ayant mené la « British Invasion » tout au long de la décennie antérieure, le jazz était dans un état moribond, lamentable. À preuve, Blue Note, Riverside, Prestige, Contemporary, Verve, Impulse ! et bien d’autres étiquettes qu’on oublie décident de fermer boutique. Dans certains cas, ce sera permanent. Dans d’autres, on pense à Verve et à Impulse !, il faudra attendre plus d’une décennie avant qu’une modification de l’actionnariat ne les remette, si l’on peut dire, en selle.

En 1972, donc, Winther fonde Steeple Chase. Il s’emploie illico à récupérer tous les grands noms du jazz sans attaches avec une des étiquettes nommées. Il « récupère » ainsi Ben Webster, Chet Baker, Dexter Gordon, Jackie McLean, Johnny Griffin, Kenny Drew, Duke Jordan, Horace Parlan, Clifford Jordan, Junior Cook, Bill Hardman, Eddie Harris et beaucoup, beaucoup d’autres.

Parmi ces derniers, deux ont été en mesure de rebondir avec éclat grâce aux risques pris par Winther. Il s’agit de Dexter Gordon et, surtout, de Chet Baker qui, c’est le cas de le dire, revenait de loin. Du premier on a retenu Biting the Apple, magnifique album enregistré avec Barry Harris au piano, Sam Jones à la contrebasse et Al Foster à la batterie, soit une formation rythmique de rêve. De Baker, on a retenu The Touch of Your Lips et This Is Always avec Niels-Henning Orsted Pedersen à la contrebasse et Doug Raney à la guitare.

Winther peut également se vanter d’avoir produit un des disques majeurs dans l’histoire du jazz : Goin’ Home du saxophoniste Archie Shepp et du pianiste Horace Parlan. Cette production du milieu des années 1970 devait avoir l’effet d’une rupture dans le monde du jazz. En fait, il met en lumière le cul-de-sac dans lequel se trouvait ce qu’on appelait le free-jazz. Passons maintenant au compliqué-complexe : la distribution.

Avant tout, il faut préciser que Steeple Chase n’a pas de site comme tel, mais seulement une adresse courriel dont le récipiendaire est ce qu’on appelle le « webmaster ». Et d’une. Et de deux, la centrale d’achat Arkiv Jazz ne propose pratiquement rien.

Pour être clair et net, on précise que, pour se procurer les albums de cette étiquette, il faut donc passer par le « gros » Discogs, qui distribue pratiquement tout Steeple Chase à des prix divers, ou alors par Amazon, qui, on ne le répétera jamais assez, a signé des ententes de distribution avec plus de 130 compagnies partout dans le monde. Grâce à ces dernières, la société propose tous les albums de Steeple Chase. Ne reste plus qu’à composer avec le prix de revient et donc avec les divers coûts de transport.