L’OSM pourrait-il se faire chiper son nouveau chef?

Rafael Payare, c’est le beau risque.
Photo: Pure Perception Rafael Payare, c’est le beau risque.

Après l’annonce du départ de Kent Nagano le 29 juin 2017, l’Orchestre symphonique de Montréal a mis en place un processus rigoureux de sélection de successeurs potentiels piloté par un comité de sélection international. Où en sommes-nous dans cette recherche ? Montréal risque-t-il de se faire brûler la politesse par des orchestres concurrents ? Quand faut-il prendre une décision ?

À la fin de la saison qui s’entamera le 17 septembre, l’OSM sera dépourvu de directeur musical. Dans la trajectoire normale d’un orchestre, les chefs accueillis durant le mandat du chef partant ou dans l’histoire de l’institution sont le creuset servant au choix de son successeur et les transitions se font en douceur.

Comme Le Devoir l’a déjà écrit, ce vivier était insignifiant à Montréal en juin 2017, le jour où Kent Nagano a fait part de sa décision de ne pas accepter la proposition de l’OSM de renouveler son mandat. On peut se demander pourquoi la liste de successeurs crédibles se réduisait alors à peau de chagrin, mais on ne peut certainement pas reprocher à l’OSM de ne pas avoir agi rapidement et efficacement en constituant un comité de sélection, lequel a établi une pertinente liste de candidats à tester ou à superviser.

Placé sous la présidence de Suzanne Fortier, vice-chancelière de l’Université McGill, le comité, animé par Zarin Mehta, ancien directeur général des orchestres de Montréal et de New York, comprend trois membres du conseil d’administration de l’OSM, trois musiciens, ainsi que Laurent Bayle, directeur général de la Cité de la musique à Paris, Alexander Neef, directeur général de la Canadian Opera Company, Ara Guzelimian, jusqu’à très récemment doyen de l’école Juilliard, Richard Lupien, président de Pro Musica, et Isabelle Panneton, ancienne doyenne de la Faculté de musique de l’Université de Montréal.

Une règle saine a été établie d’emblée : personne ne serait nommé sans avoir dirigé l’orchestre. Il s’agissait donc de rattraper le temps perdu et de faire venir en deux ans tous les chefs intéressants ou émergents que nous aurions dû normalement recevoir comme invités durant la dernière décennie.

Une liste de prétendants

Une constatation simple s’impose : dans un métier où les choses se prévoient plusieurs années à l’avance, l’OSM n’est pas prêt à remplacer Kent Nagano à l’automne 2020. Nous l’avons déjà écrit et, si c’est regrettable, ce n’est pas une catastrophe : il vaut mieux faire le bon choix que de se précipiter. L’Orchestre est en bonne forme et la qualité des chefs qu’il voit défiler devant lui le stimule autant qu’elle fascine les spectateurs.

Il est assez raisonnable de penser que la saison 2022-2023 pourrait être la première du nouveau chef, ce qui n’empêche pas, évidemment, qu’il soit nommé au cours de l’année 2020.

L’OSM aurait ainsi un « directeur musical désigné », comme Kent Nagano le fut dès 2004 avant de prendre ses fonctions en 2006.

Cela dit, le programme de la saison 2019-2020 se lit comme un défilé de candidats potentiels, avec non seulement les retours de François-Xavier Roth, Jérémie Rhorer et Lionel Bringuier, puis ceux de Vasily Petrenko et de Juanjo Mena, mais aussi la première présence de gabarits solides : Edward Gardner, Hannu Lintu, James Gaffigan, Louis Langrée, et l’essai d’un très jeune chef franco-suisse, Lorenzo Viotti. On peut oser imaginer qu’après le passage de Louis Langrée en mars 2020, sauf surprise, tout le monde devrait avoir été vu.

Mais peut-on attendre le printemps 2020 ? C’est là le dilemme qui se pose désormais au comité. Lorsque la recherche a débuté, Toronto était un concurrent de Montréal. Le poste torontois est allé à Gustavo Gimeno, qui n’était pas un candidat ici. Seattle a choisi Thomas Dausgaard, San Francisco, Esa Pekka Salonen et Dallas, Fabio Luisi.

Ce dernier choix est fort intéressant, car il laisse sur le marché le très en vue Pablo Heras-Casado, qui avait, à Dallas, la faveur de plusieurs et qui a (évidemment !) réussi son test en mai 2019 à l’OSM. Les concurrents de l’OSM sur le marché nord-américain sont aujourd’hui l’Atlanta Symphony, le Detroit Symphony et le Minnesota Orchestra : quatre orchestres dans la même ligue. En Europe, les principales institutions qui recherchent un chef sont le Concertgebouw d’Amsterdam et l’Orchestre de Paris. Qui est susceptible de nous mettre des bâtons dans les roues et comment ?

Le choix du moment

L’excellent Louis Langrée, dont l’avenir à Cincinnati au-delà de 2022 n’est pas défini, ne venant certainement pas à Montréal pour beurrer des sandwichs, tout porterait à croire que les trois mois suivant sa venue, le 17 mars 2020, seront le moment de la décision et de la négociation. Ce serait l’attitude logique par rapport au processus engagé.

Ce qui vient perturber l’équation, c’est non seulement la qualité, mais aussi l’alchimie avec l’Orchestre de plusieurs candidats testés durant la saison 2018-2019. Laissons l’OSM poursuivre son processus et il est clair que Jérémie Rhorer, Lionel Bringuier, Vasily Petrenko et Juanjo Mena, appelés à revenir en 2019-2020, restent dans les plans, mais Le Devoir a repéré quatre chefs exceptionnels : François-Xavier Roth, Alain Altinoglu, Rafael Payare et Pablo Heras-Casado.

Ne pas d’ores et déjà définir une stratégie et entamer les premières négociations, ce serait parier qu’Edward Gardner, Hannu Lintu, James Gaffigan, Louis Langrée, Lorenzo Viotti, voire Cristian Macelaru (ex-adjoint de Yannick Nézet-Séguin, ce qui ne manque pas de sel) sont nettement plus brillants ou mieux pour Montréal que l’un de ces quatre-là (ou huit, selon la perspective). Cela en prenant le risque de perdre le potentiel élu du cœur.

Pablo Heras-Casado présente assurément le cas le plus épineux, car il est pressenti à l’Orchestre de Paris, dont Laurent Bayle (du comité montréalais) est désormais le directeur, et on parle de plus en plus de lui à Amsterdam. Il va aller faire son test au Minnesota en avril 2020. Si Montréal le veut, cela va être une partie de poker.

François-Xavier Roth est courtisé à l’Orchestre de Paris, il a son propre ensemble, il est occupé à Cologne jusqu’en 2022 et on parle aussi de lui à Amsterdam !

Alain Altinoglu a une carrière très récente de chef symphonique. La raison voudrait qu’on lui saute dessus avant qu’il parte ailleurs, d’autant qu’il incarne ce qui nous a tant manqué : la relation charnelle avec la musique. Problème : si nous étions Alexander Neef (du comité montréalais), futur patron de l’Opéra de Paris, n’est-ce pas Alain Altinoglu que nous appellerions en premier pour lui demander d’en devenir le directeur musical ?

Rafael Payare, c’est le beau risque. Il n’apparaît pas dans le radar des concurrents et, si c’est lui qui tient la corde, l’OSM pourrait probablement terminer son processus, à moins qu’un orchestre européen (ou australien, où plusieurs postes sont vacants) lui tende les bras.

Connaître les moments où seront prises les décisions à Paris et à Amsterdam aiderait beaucoup les décideurs montréalais, soit en les attendant, parce que ces choix vont créer un effet de domino, soit pour agir avant. Mais il y a fort à parier que les chefs intéressés font passer Montréal au second rang, comme… Kent Nagano, qui était à deux doigts de signer à Montréal dès 2003, avant de ratifier d’abord son contrat avec l’Opéra de Munich et de tout geler pour un an.

Parmi les chefs à venir, Bringuier et Lintu se retrouveront à Detroit, Edward Gardner est très en vue à Atlanta, James Gaffigan est testé absolument partout et vu à tous les postes, alors que Juanjo Mena dirigera Detroit et Minnesota cette année, où il se retrouvera en concurrence avec… Kent Nagano, qui en a fait de même l’an passé.

Les concurrents de l’OSM

Orchestre de Paris. Directeur musical : aucun. (Daniel Harding, démissionnaire, a quitté son poste en juin 2019.) Orchestre résident à la Philharmonie de Paris. Cherche un chef francophone avec le même profil que l’OSM et chasse exactement sur les mêmes terres.

Concertgebouw d’Amsterdam. Directeur musical : aucun. (Daniele Gatti a été limogé en août 2018.) Bien que n’étant pas, en principe, un concurrent direct de l’OSM, le Concertgebouw a deux candidats potentiels en commun avec lui : Heras-Casado et Roth.

Atlanta Symphony Orchestra. Directeur musical : Robert Spano (jusqu’en 2021). Processus en cours. Edward Gardner a la cote. Karina Canellakis aussi… James Gaffigan est sur les rangs, comme partout ailleurs.

Detroit Symphony Orchestra. Directeur musical : aucun depuis 2018 (départ de Leonard Slatkin pour cause de maladie). Le processus se prolonge et il y a beaucoup de candidats communs avec l’OSM : Mena, Gaffigan, Bringuier, Lintu, Macelaru.

Minnesota Orchestra. Directeur musical : Osmo Vänskä (jusqu’en 2022). Superbe orchestre qui a grandi en réputation. Parmi les candidats réussissant à doublonner Detroit et Minnesota entre 2018-2019 et 2019-2020 : Jader Bignamini, Kent Nagano, Juraj Valcuha, Juanjo Mena, Simone Young, Karina Canellakis et Michael Francis.