Samian, sans réserve

Samian endosse volontiers le rôle de messager, ou plutôt de militant, pour les peuples des Premières Nations.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Samian endosse volontiers le rôle de messager, ou plutôt de militant, pour les peuples des Premières Nations.

Samian n’avait pas enregistré de disque depuis cinq ans. Cinq années durant lesquelles sa créativité a pris d’autres avenues : celle de la photographie notamment, celles du cinéma et de la télévision aussi. Dès septembre, il anime d’ailleurs une série de dix émissions mettant en scène des marginaux de toute la planète, En marge du monde, à TV5. Ce qui ne l’empêche pas de revenir à la musique cet automne, en étant son propre producteur cette fois, avec son nouvel album, Le messager. En compagnie de son comparse de toujours, DJ Horg, Samian plonge directement dans ses influences hip-hop des années 1990 : celles des rappeurs américains Common, Mos Def, etc.

Sur la pochette dudit album, on voit un chef indien qui livre un discours devant un gramophone. Cette photo, libre de droits, a vraisemblablement été prise aux États-Unis en 1906. Mais Samian endosse volontiers le rôle de messager, ou plutôt de militant, pour les peuples des Premières Nations, lui qui a grandi dans la réserve algonquine, ou anichinabée, de Pikogan, en Abitibi.

Militant, il l’est même s’il aime bien garder sa liberté de dire. Dire notamment qu’il s’oppose à l’existence des réserves autochtones : « Les réserves sont des États politiques sous la tutelle du gouvernement. Elles ont été fondées pour isoler les Autochtones, pour tuer l’Indien dans l’homme », dit-il. Il a d’ailleurs choisi de vivre à Sainte-Adèle, alors que tout le reste de sa famille, oncles et tantes, neveux et nièces, vit toujours à Pikogan. Plusieurs partis l’ont déjà sondé pour faire de la politique, mais il craint la censure. « Quand les politiciens arrivent au pouvoir, ils défendent leurs intérêts. C’est ça que je trouve difficile. La politique divise, la musique rassemble. »

Les réserves sont des États politiques sous la tutelle du gouvernement. Elles ont été fondées pour isoler les Autochtones, pour tuer l’Indien dans l’homme.

Tout adepte du rap qu’il soit, ses textes sont à des années-lumière du gangster rap américain que l’on dénonce parfois pour sa violence. Chez lui, tout est spiritualité, douceur, altruisme. L’une des chansons de son dernier album, La Terre a des maux, est accompagnée d’une vidéo. Samian imagine le discours que la Terre Mère ferait à l’humain, qui dépend d’elle et qui la détruit. « Je ne suis pas à blâmer, car l’erreur est humaine », dit-elle.

Une autre, L’itinérant, fait directement référence à son père, mort du cancer après des années d’itinérance et de toxicomanie, au centre-ville de Montréal, père qu’il a retrouvé deux ans avant sa mort. « Il a un fils qu’il a négligé, mais il a un fils qui l’a retrouvé. Je donnerais tout pour te prendre dans mes bras. Ce texte est pour toi, papa », conclut-il.

C’est, entre autres choses, l’histoire de son père qui l’a mené à s’intéresser à la toxicomanie, notamment à travers la série documentaire Fentanyl, la menace, diffusée d’abord à Moi et cie et rediffusée à TVA cet automne. Et c’est à la suite du succès de cette série documentaire qu’il a été contacté par TV5 pour animer En marge du monde.

Il y rencontre des gens qui ont adopté un mode de vie radicalement différent, du nord du Québec à l’Australie, en passant par le Japon ou le Guatemala. Ces gens vivent seuls, en couple ou en famille. Il a partagé une semaine de leur vie, vivant à leur façon et discutant sur leurs idéaux et leurs valeurs. Avec eux, il a trait des chèvres et bâti des huttes en terre. « On a eu des discussions très profondes. Je n’arrivais pas là comme un animateur, un intervieweur ou un journaliste. C’était pour moi une façon de me lancer dans leur monde à eux. Je ne sais pas ce qu’ils ont gardé, mais on a eu des discussions sur le sens de la vie. Quelqu’un a dit qu’il n’y a que les poissons morts qui suivent le courant. Ces gens-là sont à contre-courant. Ils ont fui ou sont sortis, se sont libérés de l’esclavage moderne. Ils ne sont pas faits pour vivre dans le moule que la société nous propose. »

Ces personnes ont été repérées par des recherchistes, mais d’autres marginaux vivent encore plus loin du monde, précise-t-il.

L’un de ces épisodes met en scène Sylvain Paquin, qui vit au kilomètre 581, à 40 kilomètres de Radisson, depuis une vingtaine d’années. Avec sa caméra, il observe le comportement des loups et des ours, se chauffe en hiver avec du bois récolté au dépotoir. Dans une autre vie, Sylvain Paquin a notamment travaillé avec Lucien Bouchard. Aujourd’hui, la barbe descendant au nombril, il se « désintoxique de la folie du monde, sans ordinateur et sans téléphone portable ». Sa télévision est la plus belle du monde, dit-il : elle offre une vision à 360 degrés et il vit dedans.

Chacune de ces rencontres a amené Samian à revoir notamment son rapport à la consommation, à en discuter avec sa petite famille, lui qui a deux fils, de 12 ans et de 10 mois, avec un troisième en route.

Il y a aussi compris à quel point ces humains sont dépendants de la nature, d’une nature plus grande qu’eux, souvent dangereuse.

Et tout ça n’est pas sans lui rappeler le mode de vie, pas si lointain, de son arrière-grand-mère algonquine. « On était avec un chasseur en Nouvelle-Zélande, et son mode de vie me faisait penser à celui de mon arrière-grand-mère. Ses parents suivaient le gibier. Ils étaient nomades. Ils se déplaçaient selon les saisons. S’arrêtaient aussi selon la saison », dit-il.

Aujourd’hui, il se réjouit de voir des Autochtones devenus ingénieurs ou avocats mettre leur savoir au service de leur communauté. Mais l’urgence pour lui demeure de sortir les Autochtones du tiers-monde canadien, alors que 20 000 d’entre eux n’ont pas l’eau potable et que 120 communautés n’ont toujours pas d’eau courante. À Kitcisakik, en Abitibi, à moins de 200 kilomètres de Pikogan, les habitants ont uniquement accès à un bloc sanitaire, situé au milieu de la réserve. Dans les maisons, il n’y a ni eau courante ni électricité.

Samian milite aussi pour que le 21 juin, Journée nationale des Autochtones, devienne un jour férié, au même titre que la Saint-Jean-Baptiste pour les francophones ou la fête du Canada pour les anglophones. « Il ne faut pas oublier qu’il y a trois entités au Canada et qu’on est encore mis de côté », dit-il.

Le messager / En marge du monde

Textes de Samian, musique de DJ Horg, L’Armure du Son, dès le 6 septembre / À TV5, dès le 3 septembre, 21 h