Deux nouveaux disques pour Yannick Nézet-Séguin

Le concert de l’Orchestre Métropolitain du 28 octobre 2018 avait permis d’entendre quelques échantillons du répertoire d’airs de Verdi enregistrés avec la basse russe Ildar Abdrazakov (à gauche).
Photo: François Goupil Le concert de l’Orchestre Métropolitain du 28 octobre 2018 avait permis d’entendre quelques échantillons du répertoire d’airs de Verdi enregistrés avec la basse russe Ildar Abdrazakov (à gauche).

L’étiquette Deutsche Grammophon fait paraître en août deux parutions dirigées par Yannick Nézet-Séguin. La plus concluante, consacrée à Verdi et mise sur le marché vendredi dernier, a été enregistrée à Montréal en octobre 2018 avec l’Orchestre Métropolitain.

Après être allés au concert de l’Orchestre Métropolitain le 28 octobre 2018, nous résumions notre enthousiasme en titrant : « Au Métropolitain, désormais, tout est possible ». Le concert, avec en vedette la basse russe Ildar Abdrazakov, faisait suite à une semaine d’enregistrement pour Deutsche Grammophon à l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus. C’est ce répertoire d’airs de Verdi, dont Abdrazakov avait livré quelques échantillons sur la scène de la Maison symphonique, qui vient de paraître.

Il s’agit du second enregistrement réalisé ici par la fameuse étiquette jaune avec le Métropolitain, après le programme « Duos » réunissant Ildar Abdrazakov et Rolando Villazón. Comme ce premier opus, qui culminait dans l’incarnation du Mefistofele de Boito (air « Son lo spirito che nega »), cette nouvelle parution renferme une plage emblématique particulièrement spectaculaire : la 23e, « Infin che un brando vindice », air d’Ernani qui met d’ailleurs brièvement à contribution le choeur du Métropolitain.

Le programme ratisse très large dans le répertoire verdien et expose tous les registres de la voix du chanteur, qui, tout en faisant preuve de graves très solides, voire abyssaux, préserve l’homogénéité de sa voix dans les aigus, par exemple dans l’exigeante « Introduction et scène » de Philippe II du Don Carlo, que les acheteurs de la version numérique et auditeurs en continu pourront entendre en « bonus track », également chantée dans la version française. Le Metropolitain est excellent, accompagnant et introduisant les airs avec grande beauté sonore et conscience des atmosphères dramatiques.

Le disque, qui propose des airs d’Attila, Don Carlo, Nabucco, Simon Boccanegra, Oberto, I Vespri Siciliani, Luisa Miller, Macbeth et Ernani, est évidemment un incontournable pour les mélomanes qui apprécient le chef et l’orchestre et aiment les belles voix. Il n’en distille pas moins une petite frustration. Abdrazakov est certes impressionnant, mais la discipline du récital au disque amène généralement les éditeurs à intercaler des pièces orchestrales pour assurer la variété lors d’une écoute continue. Or cette respiration instrumentale manque ici, alors que, lors du concert auquel nous faisions référence, l’orchestre avait « lâché son fou » dans l’ouverture de la Force du destin et le ballet de Macbeth. Il serait utile que DG lui fasse davantage confiance la prochaine fois.

Mozart, sixième volume

Depuis le 2 août nous trouvons sur le marché La flûte enchantée de Mozart. Il s’agit du sixième opéra de Mozart gravé par DG avec Yannick Nézet-Séguin. Comme les volets précédents, il s’agit de captations en concert à Baden-Baden avec deux points communs : l’Orchestre de chambre d’Europe et la présence immuable dans la distribution, même quand il n’y a pas vraiment de rôle pour lui, de Rolando Villazón, ténor mais aussi personnalité médiatique très largement connue en Europe, notamment en Allemagne, ce qui permet d’attirer une large attention sur cette série en dépit de ses critiquables prestations.

 

Pour évacuer le sujet d’emblée, Villazón est ici Papageno, un rôle de baryton. Il est assez à l’aise en allemand mais stylistiquement, par des portamenti de crooner, il fait glisser ses interventions vers l’opérette. Cela dit, c’est surtout la vraie couleur de baryton (et dès qu’il « barytonne », il semble chevroter davantage) qui manque dans ses interactions, notamment avec d’autres protagonistes masculins. Néanmoins, il s’amuse et l’auditeur, même s’il est désarçonné, ne ressent pas le stress que Villazón induisait dans ses interventions de La clémence de Titus, maillon faible de la série.

Tout au contraire, le partenariat entre Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de chambre d’Europe est exaltant. La vivacité des réponses et la palette des émotions épousent un vrai travail de détail que l’on écoutera dans l’enchantement des sbires de Monostatos à la plage 20 du 1er CD, à travers le doux legato lorsque les « méchants » deviennent gentils.

Cette distinction dans la douceur du phrasé et la longueur des lignes parcourt la conception du chef pour souligner l’humanisme de la quête finale (point central : Air de Sarastro « O Isis und Osiris », plage 3 du 2e CD). Le Tamino de Klaus Florian Vogt désarçonne au début, car il peine à trouver le ton de simple humain, mais le chanteur grandit en devenant héroïque et résistant aux épreuves.

La chose la plus regrettable est qu’en tant que produit discographique, cette Flûte enchantée est à deux vitesses. D’un côté, des interprètes de référence que l’on écoute et que l’on réécouterait à l’envi : le chef, l’orchestre, le formidable choeur (RIAS) et, dans la distribution, Franz-Josef Selig en Sarastro, Paul Schweinester en Monostatos de luxe, Christiane Karg en Pamina, voire Klaus Florian Vogt, dont le choix peut se défendre, le Sprecher (Tareq Nazmi) et les trois garçons.

De l’autre côté, des protagonistes dont on se demande ce qu’ils viennent faire dans un enregistrement que l’on est censé réécouter et qui doit faire date. Une telle volonté d’immortaliser le plus emblématique singspiel, venant qui plus est de Deutsche Grammophon — le plus grand éditeur allemand —, commanderait de peaufiner sa distribution : le clownesque Papageno de Villazón, une Reine de la nuit qui chante des notes mais savonne les paroles, trois dames (notamment la 2e et la 3e) correctes pour un concert, mais bien faibles pour un disque et deux prêtres vocalement moyens qui parlent allemand comme des touristes qui viennent de lever le nez de leur guide Berlitz.

C’est à croire que dans la vision de DG, contrairement aux Troyens de Warner par exemple, enregistrement majeur et impérissable réalisé avec tant de soin dans les mêmes conditions, le métier d’éditeur de disques a vraiment changé. Il n’aurait plus comme finalité une sorte d'« immortalité » puisque l’imperfection forcée par une distribution aussi aléatoire génère forcément son évanescence et la frustration chez l’auditeur.

Aux oreilles de chacun, donc, de faire le tri. Au Québec, les admirateurs de Yannick Nézet-Séguin sont assez nombreux pour goûter l’intelligence de sa conception et de sa réalisation et les prestations transcendantes de l’orchestre, du choeur et de Franz-Josef Selig.

Mozart: La flûte enchantée
Klaus Florian Vogt (Tamino), Christiane Karg (Pamina), Franz-Josef Selig (Sarastro), Paul Schweinester (Monostatos), Regula Mühlemann (Papagena), Albina Shagimuratova (la Reine de la Nuit), Rolando Villazón (Papageno), Johanni van Oostrum (Première Dame), Corinna Scheurle (Deuxième Dame), Claudia Huckle (Troisième Dame), Tareq Nazmi (Sprecher), Levy Sekgapane (Premier Prêtre / Premier Homme armé), Douglas Williams (Deuxième Prêtre / Deuxième Homme armé), RIAS Kammerchor, Orchestre de chambre d’Europe, Yannick Nézet-Séguin. DG 2 cd 483 6400. ​

Verdi : Airs pour basse
Ildar Abdrazakov (basse), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. DG 483 6096