Des enregistrements inédits de John Coltrane retrouvés à l’ONF

Le jazzman John Coltrane
Photo: Jim Marshall Photography LLC Le jazzman John Coltrane

Qui, déjà, a dit qu’aucune bonne histoire ne débutait sur Facebook ? En 2015, Frédéric M. Savard, agent de ventes directes internationales à l’Office national du film du Canada (ONF) et ardent collectionneur de disques, visionne, sur une page consacrée à l’oeuvre de John Coltrane (Coltrane Research), un montage des scènes du classique du cinéma québécois Le chat dans le sac (1964), de Gilles Groulx, dans lesquelles figure la musique du saxophoniste. Moins de cinq ans plus tard, le nom du mélomane et employé de l’ONF se retrouverait à l’intérieur de la pochette d’un des albums posthumes du génie de Giants Steps et de A Love Supreme.

Des experts aux oreilles fines constatent donc grâce à ce montage que, contrairement à ce que l’on croyait jusque-là, Gilles Groulx n’a pas tiré ces extraits d’albums existants de Coltrane, mais qu’il s’agit plutôt de versions inédites de pièces déjà enregistrées entre 1958 et 1962 par le jazzman, réinterprétées ici en compagnie de son Classic Quartet (McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie). Les exégètes de Coltrane ignoraient tout de cette séance, absente du registre du studio Van Gelder, alors son deuxième salon.

« Une rumeur circulait en ligne : on prétendait que les bandes avaient disparu, et je savais que c’était faux », raconte Savard, qui en fera rapidement une affaire personnelle. Au début des années 2000, en concevant pour l’ONF un coffret DVD sur Gilles Groulx, le responsable de la collection Mémoire, Carol Faucher, avait découvert sous une rubrique coiffée du titre de travail du Chat dans le sac (Chronique d’une rupture) les bandes en question, que l’ONF n’était pas parvenu à remettre en valeur, pour différentes raisons de nature essentiellement légales.

« Dès que j’ai mentionné sur une page Facebook que l’ONF avait les bandes, j’ai reçu un message de quelqu’un chez Impulse ! [étiquette de Coltrane], se rappelle Savard. C’était pour eux complètement inattendu et inespéré ! »

 

Après avoir fait paraître en juin 2018 Both Directions at Once : The Lost Album, un inédit de Coltrane qui se serait aujourd’hui écoulé à 250 000 exemplaires, Impulse ! Records lancera le 27 septembre prochain Blue World, 37 minutes de musique jouée en présence de Gilles Groulx au studio Van Gelder, dans le New Jersey, l’après-midi de la Saint-Jean 1964 — un hasard plus qu’amusant compte tenu de la réflexion sur l’identité québécoise traversant le film. Dans les mots de Claude, son personnage principal : « Je suis Canadien français, donc je me cherche. »

 
Photo: Office national du film Dans les premières minutes du «Chat dans le sac», de Gilles Groulx, la trame composée par John Coltrane se fait entendre pendant que les protagonistes, Claude et Barbara, se présentent directement à la caméra.

Une commune indocilité

Mais comment Gilles Groulx, réalisateur québécois dont la réputation ne dépassait pas sa province, a-t-il bien pu convaincre John Coltrane de signer la trame sonore de son premier long métrage ? Précisons d’abord que, si Coltrane est déjà en 1964 un jeune géant du jazz, sa musique porte toujours une indéniable charge subversive et n’a pas encore été embrassée par le grand public.

Les deux hommes avaient d’ailleurs en commun une certaine indocilité : John Coltrane accepte l’offre de Groulx à l’insu de Impulse !, à qui il était lié par un contrat d’exclusivité, et Gilles Goulx tourne Le chat dans le sac avec le budget d’un court métrage sur l’hiver, qui ne verra jamais le jour.

Photo: Office national du film

« Je me souviens qu’il m’a dit qu’il allait demander à Coltrane. J’ai répondu : “Super ! Fantastique ! Tu penses vraiment qu’il va dire oui ? !” Et il m’a dit “Eh bien, si je ne le lui demande pas, je ne le saurai pas”», confie Barbara Ulrich dans les notes de pochette de Blue World.

L’actrice du Chat dans le sac et compagne de Groulx y évoque aussi un concert de Coltrane auquel ils auraient assisté à Montréal — son quatuor a visité la métropole en 1963 et 1964 (à l’occasion d’une résidence à la Casa Loma du 17 au 23 février).

Le jazz était le symbole de la révolution des droits civiques et donc, s’approprier le jazz au Québec, c’est une façon d’inscrire la libération du Québec au centre des luttes de décolonisation

Si aucune trace ne survit de l’échange téléphonique entre Coltrane et Groulx, qui avait obtenu son numéro par l’intermédiaire du contrebassiste Jimmy Garrison, il est possible de penser, selon l’historien et auteur de JAZZ LIBREet la révolution québécoise (M. Éditeur, 2019) Eric Fillion, que l’Américain a souhaité être partie prenante d’une féconde période, où cinéma et jazz se nourrissent mutuellement. Ses compatriotes Charles Mingus et Miles Davis avaient, par exemple, signé (respectivement) les musiques de Shadows, de John Cassavetes, et d’Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, en 1958.

Le jazz qui libère

Gilles Groulx appartenait quant à lui à une gauche indépendantiste qui, à l’instar de son alter ego Claude, dans Le chat dans le sac, s’abreuve aux idées de la revue Parti pris, dans laquelle le poète Patrick Straram tient une chronique jazz, et à la pensée décolonisatrice de Frantz Fanon. Il compte parmi ceux qui entendent dans le jazz américain le son de tous les affranchissements.

« Le jazz était le symbole de la révolution des droits civiques et donc, s’approprier le jazz au Québec, c’est une façon d’inscrire la libération du Québec au centre des luttes de décolonisation, souligne Eric Fillion. La musique dans Le chat dans le sac n’est pas là que pour accompagner l’image, elle fait partie de la démarche identitaire du personnage. »

L’historien, tout comme Frédéric M. Savard, se réjouit que la parution de ces enregistrements puisse procurer au Chat dans le sac une seconde vie. « Ça nous permet aussi d’apprécier à quel point le Québec était en phase avec ce qui se passait ailleurs dans le monde. On l’oublie, parce que c’est le discours sur le retard qu’avait le Québec qui a pris le dessus, mais déjà au début des années 1960, bien avant Expo 67, il y avait une ouverture sur le monde, un dialogue qui s’établissait entre le Québec et le monde. »