Peut-on «streamer» fidèlement de la musique classique, et surtout comment?

Peu ou prou, tout le monde (si l’on évite le moins disant Highresaudio, d’ailleurs inaccessible ici) a désormais le même vivier de documents sonores.
Photo: Martin Dimitrov iStock Peu ou prou, tout le monde (si l’on évite le moins disant Highresaudio, d’ailleurs inaccessible ici) a désormais le même vivier de documents sonores.

Les consommateurs de musique classique restent très attachés à l’objet et chérissent leur collection de disques. Mais le renversement de la consommation musicale au profit de l’écoute en continu (streaming) est irréversible. Comment concilier les deux univers ?

Dans nos déplacements, nous ne reviendrions pas à la calèche, aux chevaux et aux maréchaux-ferrants. Il en va de même avec le marché de la musique. Selon les chiffres de 2018 de la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), dans 38 pays de la planète les revenus de l’écoute en continu ont désormais dépassé ceux du CD et du vinyle.

La part du numérique dans les revenus mondiaux de l’industrie est de 58,9 %. Son chiffre d’affaires est en augmentation de 34 %, alors que celui des supports physiques décroît de 10,1 % et que le téléchargement diminue de 21,2 %.

Le dynamisme de ces nouveaux modes de consommation, qui comptent désormais chez nos voisins du sud pour 75 % des revenus de l’industrie de la musique, stimule le marché mondial depuis plusieurs années. La croissance globale a été de 9,7 % en 2018.

Beaucoup de débats légitimes se sont concentrés sur la répartition de cette manne et son reversement aux artistes et, dans d’autres domaines, sur la préservation de l’identité culturelle. Ce n’est pas l’objet ici. Nos trois interrogations sont simples. Le streaming va-t-il niveler notre écoute par le bas ? L’amateur de classique peut-il se sortir d’une jungle constituée en dépit d’un genre qu’il apprécie ? Et quels services d’écoute en continu peuvent répondre aux besoins du mélomane ?

En dépit du classique

Spotify, société suédoise créée en 2007, est le pionnier et le leader du marché, ayant franchi fin avril 2019 le seuil des 100 millions d’abonnés payants pour un total de 217 millions d’utilisateurs dans 79 pays. Il est amusant, 12 ans plus tard, de se souvenir qu’à ses débuts, Spotify s’est positionné auprès de l’industrie sur le créneau de la lutte contre le téléchargement illégal. Spotify se voulait un service, voire un outil de promotion, qui permettrait au public de faire connaissance avec de la musique avant d’aller la télécharger légalement ou de l’acheter en CD.

Le modèle Spotify, soit le choix entre un service gratuit d’une qualité sonore très limitée avec interruptions publicitaires et un service payant, à redevance mensuelle, avec une qualité de son décente, a fait école auprès des services concurrents, tels le français Deezer.

L’offre a évolué après l’arrivée d’Apple Music, qui revendique désormais la seconde place. Apple a introduit le « forfait famille » qui, moyennant un surcoût de 50 %, permet d’associer six profils à un même compte. Apple a aussi inventé le « forfait étudiant » à moitié prix. Ses principaux concurrents ont adopté ce modèle économique. On parle désormais de 9,99 $ par mois pour un abonnement, et donc de 14,99 $ pour une famille et de 4,99 $ pour un étudiant. Apple n’offre pas de service gratuit au-delà de la période d’essai.

Le point commun de tous les services de streaming (sauf deux) est la structure de la base de données, conçue selon un modèle « pop » renseignant trois éléments : artiste, titre, album. Ce modèle est incompatible avec la musique classique, les compositeurs, les mouvements d’oeuvre, les distributions d’opéras. Le mélomane est donc tributaire de la manière dont la base de données a été renseignée et il faut souvent ruser pour trouver ce que l’on cherche — Tchaïkovski et Tchaikovsky ne donnent pas les mêmes résultats…

La fatalité des clashs récurrents avec la base de données a donné l’idée à deux compagnies de créer leur propre base adaptée à la musique classique : les Allemands d’Idagio et les Néerlando-Américains de Primephonic. Ce dernier service n’est pas disponible ici, mais nous avons pu le tester et, pour l’heure, Idagio est inégalable en confort et en efficacité d’interface de recherche pour un mélomane qui ne veut pas passer son temps à ruser.

Et la qualité sonore ?

Peu ou prou, tout le monde (si l’on évite le moins disant Highresaudio, d’ailleurs inaccessible ici) a désormais le même vivier de documents sonores. C’est-à-dire que Spotify, Deezer, Apple Music, Google Play Music (désormais fondu dans YouTube Premium) et Amazon Music Unlimited se font la guerre pour vous profiler (c’est là qu’ils vont se rémunérer à terme) en offrant les interfaces les plus conviviales possible sur ordinateur, mais surtout sur des téléphones et d’autres appareils sans fil à commandes vocales.

Ces services s’adressent essentiellement à ceux qui utilisent des systèmes de reproduction sonore Bluetooth. On ne parle pas ici de haute-fidélité, mais de praticité. L’autre champ de bataille sur lequel ces géants cherchent à se démarquer est l’efficacité des algorithmes qui permettent de guider le client vers des écoutes proposées en fonction de ses écoutes antérieures.

Hors de ce courant dominant, écouter sérieusement de la musique classique en qualité Hifi est possible. De plus en plus d’amplificateurs ont des liens avec des services d’écoute en continu. Une solution élégante est aussi de lier un ordinateur à la chaîne. Cela peut être un portable dédié, un Mac Mini ou un PC reliés à un écran. La liaison peut se faire en théorie par la sortie casque de l’ordinateur, mais ce n’est pas la bonne solution, car le signal est instable et parasité par l’alimentation électrique. Il faut sortir de l’ordinateur par une prise USB et faire entrer le signal numérique dans un convertisseur numérique analogique, ou DAC pour Digital Audio Converter.

Il faut alors veiller à avoir un abonnement dont la qualité sonore est au moins sans perte (voir encadré). L’abonnement à Idagio offre la musique en qualité FLAC avec un confort de recherche inégalé. Deux services reposant sur la base de données traditionnelle offrent cependant un meilleur son. D’abord Tidal HiFi (19,99 $ par mois), qui propose une qualité nettement supérieure à Spotify et consorts, y compris un choix de titres de qualité « Master ». Ensuite, le français Qobuz, leader absolu et incontesté de la qualité en streaming, dont l’arrivée au Canada, dans la foulée de son introduction aux États-Unis, est promise depuis début 2019. Dans sa formule « Studio », Qobuz offre une qualité de streaming allant jusqu’à 24 bits / 192 kHz, c’est-à-dire excédant très largement la qualité du CD.

Écoute en continu et musique classique sont donc bel et bien compatibles. À chacun de voir selon son environnement d’écoute s’il souhaite privilégier le côté pratique ou le côté qualitatif.

Assurément, Idagio, Tidal et Qobuz sont les trois noms à retenir pour qui souhaite accéder à un confort d’utilisation et une qualité d’écoute supérieure. Spotify, pour un service gratuit, ou Tidal peuvent être une bonne porte d’accès pour se familiariser avec l’univers du streaming et les méandres des outils de recherche.

Nous approfondirons l’exploration de cet univers et ses avantages lorsque Qobuz entrera sur le marché canadien.

Petit guide de la qualité sonore

Les fichiers compressés avec pertes (lossy). mp3, AAC (Apple) ou WMA (Microsoft), avec un débit de 96 et 320 kilobits par seconde (Kbps). Plus le débit en Kbps est élevé, meilleure sera la qualité sonore. Mais ce format est insuffisant pour le classique, dont il élimine des détails.

Les fichiers compressés sans pertes (lossless). FLAC ou ALAC (Apple), équivalant à la qualité CD. Ce format ne retire aucune information majeure au flux audio tout en occupant moins de mémoire qu’un fichier sans compression. C’est actuellement le meilleur compromis pour une majorité de mélomanes.

Les fichiers sans compression. Volumineux (donc nécessitant une bonne connexion Internet), ils permettent d’accéder aux niveaux dits HD ou « qualité Studio Master ». C’est-à-dire une résolution de 24 bits (contre 16 pour le CD) et une fréquence d’échantillonnage de 96 kHz, voire 192 kHz (contre 44,1 kHz pour le CD). En d’autres termes, un son est défini chaque seconde par dix fois plus de paramètres. Dans ce cas-là, le streaming l’emporte sur le CD.