Les nobles sacrifices d’un Ramone comblé

CJ Ramone donnera un spectacle à Montréal le 14 août.
Photo: Joel Ricard CJ Ramone donnera un spectacle à Montréal le 14 août.

Qu’est-ce qu’être punk ? Question éternellement insoluble à laquelle l’on répondra la plupart du temps en employant des mots comme indocilité, insolence ou authenticité. Mais être punk, vous dira CJ Ramone, c’est parfois refuser de se joindre à une des formations métal les plus adulées au monde, et refuser du même coup le gros chèque qui vient avec, afin de prendre soin de sa progéniture. Être punk, autrement dit, c’est savoir faire des sacrifices. Explications.

Selon ce que veut la légende, Metallica aurait proposé, au début de ce millénaire, à CJ Ramone — Christopher Ward selon son passeport — d’occuper le poste de bassiste au sein de leur tonitruante brigade. Problème : le gamin du candidat venait tout juste de recevoir un diagnostic d’autisme. « Ça apparaît très dramatique comme histoire, et ça a été une réflexion difficile à mener, jusqu’à ce que je réalise que ni l’argent, et encore moins la gloire, ne seraient capables de compenser pour mon absence », se rappelle le père aujourd’hui âgé de 53 ans. « Les enfants autistes ont besoin d’une vie très stable, et si j’avais été en tournée, je n’aurais pas pu lui offrir ça. »

Après avoir parcouru la planète de 1989 à 1996 au sein des Ramones, fausse famille dysfonctionnelle qui écrira à partir de 1974 quelques-unes des pages les importantes de la genèse du punk, CJ abandonne son patronyme d’emprunt et devient opérateur de chariot élévateur dans une quincaillerie Home Depot, puis ingénieur en machines fixes. Un bon emploi syndiqué grâce auquel il toucherait bientôt, blague-t-il, ses premières prestations de retraite si, au tournant de la décennie 2010, sa seconde épouse ne lui avait pas enjoint de dépoussiérer sa basse. Les innombrables documentaires consacrés aux Ramones, souvent articulés autour des querelles les ayant minés, appelait le contre-discours d’une simple célébration de leur catalogue, un exercice auquel CJ Ramone se livre toujours avec joie sur scène. Il avait aussi plusieurs chansons à écrire, si l’on se fie aux quatre albums parus sous le nom CJ Ramone depuis 2012.

J’ai toujours pensé que c’était ma job d’aider les gens à oublier ce qui les embête au quotidien

Et son fils, lui ? Le paternel ne sera jamais aussi ému, au cours de notre entrevue, qu’en parlant de Liam, 21 ans, presque l’âge qu’il avait lui (23 ans) au moment de chausser les mythiques espadrilles Converse indissociables des créateurs de Blitzkrieg Bop, I Wanna Be Sedated et Pet Semetary.

« Liam est allé au collège, il travaille présentement dans la cuisine d’un restaurant, il danse la salsa tous les jeudis soir et il se cherche désespérément une blonde ! [Il rigole d’un rire très attendri.] Je ne dis pas qu’il mène la vie normale d’un garçon de son âge parce que j’ai choisi une vie ordinaire plutôt que de jouer avec Metallica, mais je ne crois pas qu’on aurait mis toutes les chances de son côté si j’avais accepté. »

Tout vivre avant qu'il ne soit trop tard

« Je ne sais pas si quelqu’un tient des statistiques là-dessus », lance CJ Ramone, « mais je suis probablement le gars qui a perdu le plus de gens parmi les membres de ses anciens groupes. » Il offrait, en 2012, Three Angels à la mémoire de ses grands frères — Joey et Johnny — qui l’avaient accueilli au sein des Ramones, ainsi qu’à celle de Dee Dee, à qui il a succédé, tous les trois morts entre l’âge de 49 et 55 ans. Parmi le clan Ramones, seuls les batteurs Marky et Richie sont aussi toujours de ce monde.

« Can’t write another sad, sad song / ‘Bout a friend gone home to the Lord » (Je ne peux pas écrire une autre chanson triste au sujet d’un ami parti rejoindre le Seigneur), annonce aujourd’hui CJ sur Rock On, dernière pièce étonnamment lumineuse de son plus récent album The Holy Spell, dédiée, elle, à Steve Soto, un autre pote musicien fauché trop tôt, en 2018.

C’est donc dire que CJ Ramone commence à s’y connaître en matière de deuil. Et c’est beaucoup la raison pour laquelle, 30 ans après avoir intégré les rangs de la fratrie fictive dont le logo orne encore des t-shirts partout sur le globe, il entend cesser d’avaler de l’asphalte en 2020. Des disques ? Il y en aura encore, et des spectacles occasionnels également, mais s’entasser dans une vannette afin de rallier les salles plus ou moins décaties du continent ? Le vétéran (du punk comme de la marine américaine) n’en peut plus. Il criera ainsi ses derniers « one, two, three, four », à Montréal, ce soir.

« J’ai perdu un lot disproportionné de gens au cours des quinze dernières années. Chaque fois que quelqu’un meurt, ça me rappelle que si je veux accomplir quelque chose, comme traverser les États-Unis à moto ou devenir un meilleur tatoueur, il faut que je m’y mette assez vite, parce que je n’ai qu’une quantité donnée de journées devant moi. »

S’éloigner de la laideur

The Holy Spell, quatrième album signé CJ Ramone paru en mai, est d’ailleurs truffé de clins d’oeil à son propre vieillissement, à son coco de moins en moins garni et à sa barbe digne de papa Noël. Une saine et réjouissante autodérision témoignant d’un désir de d’abord et avant tout divertir, malgré toutes les raisons de gueuler que fournit notre époque aux punks, jeunes ou vieux. Une tirade incendiaire sur Trump ? Pas trop son genre.

« J’ai toujours pensé que c’était ma job d’aider les gens à oublier ce qui les embête au quotidien. Tout ce que font les artistes de nos jours, c’est de sans cesse nous rappeler toute la merde qu’il y a dans le monde. Ils disent se battre pour du changement, d’accord, mais j’ai toujours pensé que ma job à moi, ce n’est pas de rappeler aux gens ce qui fait qu’ils sont différents des autres, mais plutôt de leur rappeler que nous sommes tous liés par notre humanité commune. C’est pour ça que je refuse de parler de politique : ma job, c’est de nous éloigner momentanément de toute cette laideur et de nous rappeler ce qu’il y a de beau. »

Le miracle de Joey Ramone

Si Songs of Innocence (2014) de U2 demeurera pour toujours l’album regrettablement versé sans consentement dans les ordinateurs de plus de 500 millions d’abonnés d’iTunes, il faudrait tout de même en rescaper une chanson magnifiquement intitulée The Miracle (of Joey Ramone), du nom du plus doux des Ramones, emporté à 49 ans par un lymphome alors qu’il avait encore tant de choses à dire et de refrains à sublimer grâce à sa voix de crooner de ruelle. Comment CJ Ramone décrirait-il le miracle qu’était Joey Ramone ? « J’ai envie de te répondre d’abord que ça a été un miracle que d’avoir pu être ami avec Joey. Joey est un exemple pour le monde entier : voici un jeune homme qui souffrait de sérieux problèmes de santé mentale [des troubles obsessionnels compulsifs], un jeune homme maladivement timide, malaisé physiquement, qui avait des habiletés très limitées, et qui aurait probablement vécu une vie recluse, si ce n’était de la musique. C’est un miracle qu’il soit parvenu à vaincre cette adversité-là, et c’est en offrant au monde ce qu’il avait de plus beau à offrir — ses chansons, sa voix — qu’il est parvenu à accomplir son rêve d’être accepté et aimé. »

CJ Ramone

Le 14 août à 21 h à l’Escogriffe