«I, I»: Bon Iver, perdu dans sa brume

Les voix s’emmêlent dans un enchaînement de passages doux sur lesquels il échappe des passages rythmés électroniquement; joli, harmonieux, surchargé.
Photo: Karlsen Anette Agence France-Presse Les voix s’emmêlent dans un enchaînement de passages doux sur lesquels il échappe des passages rythmés électroniquement; joli, harmonieux, surchargé.

Sous les orchestrations intrigantes, les kaléidoscopiques effets sonores, les voix trafiquées et les atmosphères acoustiques et vaporeuses, il y a des chansons. Tellement dissimulées, écrasées sous le poids des manipulations studio, qu’elles ont parfois du mal à respirer sur I, I, le quatrième album de l’alter ego musical de Justin Vernon, Bon Iver.

En ouverture, le doublé Yi et iMi donne le ton : une trentaine de secondes de bruits de studio constituent la première se fondant dans la seconde. Après ce qui semble être le son d’un choeur placé sous respirateur artificiel, la voix trafiquée de Vernon émerge, accompagnée d’une guitare acoustique. Les voix s’emmêlent dans un enchaînement de passages doux sur lesquels il échappe des passages rythmés électroniquement ; joli, harmonieux, surchargé.

Puis, en quelques secondes sur la fin de la chanson, on oublie illico la mélodie, lorsque l’orchestre de cuivres part en vrille sur des orchestrations jazz du plus beau et étrange effet.

 

Elles donnent le ton puisque tout au long de cet album de treize chansons en quarante minutes, on a l’impression que la forme l’emporte sur le fond, que les choix esthétiques sont plus importants aux oreilles de Vernon que ce que la chanson raconte ou sa mélodie. Rien de ça ne semble confus ou spontané ; c’est, au contraire, un disque dont chaque bruit, chaque nappe de brumeux synthétiseur, chaque effet sonore semble calculé à la millième décimale. Avec ses qualités, dont la faculté de suspendre le temps que prend l’écoute du disque, et ses défauts, ces moments désincarnés et cliniques.

Solides chansons

Annoncé comme un album de fin de cycle amorcé en 2007 avec l’exquis et hivernal For Emma, Forever Ago, suivi de Bon Iver (2011), 22, A Million (2016), l’automnal I, I recèle cependant quelques belles chansons, à commencer par Hey, Ma qui apparaît à la fin du premier tiers. Un vrai refrain, un texte touchant à propos de la nostalgie d’une enfance bercée par sa mère, de poignantes orchestrations de cordes (signées Rob Moose, ex-Anthony & The Johnsons, collaborateur de Perfume Genius, Arcade Fire), c’est là peut-être une des plus belles de son répertoire.

Les fans de la première heure qui avaient d’abord reconnu son talent d’auteur-compositeur avant celui de rat de studio seront rassurées par le fait que, malgré les sparages sonores (qui font de I, I un disque s’appréciant davantage en l’écoutant au casque… comme ses autres disques d’ailleurs !), Vernon offre tout de même deux ou trois autres solides chansons. On compte parmi elles Naeem et la planante, presque ambient Sh’Diah en fin de disque, Vernon y poussant sa voix de falsetto jusqu’à ce que traverse dans le ciel un joli solo de saxophone.

Compositeur grégaire

Si le mythe veut qu’il ait enregistré son premier disque esseulé dans un chalet du Wisconsin rural et que Bon Iver demeure un projet créatif solo auquel se sont greffés les six musiciens de son orchestre, force est de constater qu’il ne trouve plus la même satisfaction à créer tout seul : près d’une trentaine de collaborateurs ont participé à l’enregistrement de I, I, parmi lesquels les frères Dessner (The National), ses compères du projet Gayngs, le chanteur alt-soul Moses Sumney, même le vétéran singer-songwriter Bruce Hornsby fait une apparition au piano de U (Man Like).

Ainsi que James Blake. Curieux de comparer l’évolution de leurs carrières respectives : comme le Britannique, Justin Vernon a multiplié les projets collaboratifs, notamment auprès des stars du rap américain (Kanye West, Travis Scott). Cependant, Blake a débuté sa carrière en tant que compositeur-producteur de musique électronique d’avant-garde avant de trouver sa voix de crooner et sa plume d’auteur pop. Vernon semble emprunter la direction inverse, héros indie folk qui semble aujourd’hui plus intéressé par la lutherie numérique que la bonne vieille guitare acoustique.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que le disque For Emma se nommait For Emily, a été corrigée.

I, I

★★★ 1/2

Bon Iver Jagjagwar