«Nikamotan MTL Nicto»: langue commune

Lydia Képinski (en arrière à gauche) a été jumelée au trio de Yellowknife Quantum Tangle pour composer et enregistrer à Montréal la chanson Signal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lydia Képinski (en arrière à gauche) a été jumelée au trio de Yellowknife Quantum Tangle pour composer et enregistrer à Montréal la chanson Signal.

La musique pour apprendre à se parler. Tel pourrait être le credo de l’organisme Musique Nomade, qui, en collaboration avec le festival Présence autochtone, présente vendredi son grand concert Nikamotan MTL Nicto à la place des Festivals mettant notamment en vedette Pierre Kwenders, Lido Pimienta, Matt Comeau et l’ensemble Ottawa River Signers. L’occasion de provoquer des rencontres, de favoriser les collaborations, d’enclencher un dialogue, surtout, entre les peuples autochtones et nous. Rencontre au studio de répétition avec le trio de Yellowknife Quantum Tangle et l’auteure, compositrice, interprète Lydia Képinski.

« Il faudrait au moins que t’écoutes la chanson au complet », insiste Grayson Gritt en dégainant son téléphone portable. Il le pose sur la table et fait jouer Signal, la chanson composée et enregistrée à Montréal en une poignée de jours en avril dernier par Lydia Képinski et le trio que le musicien, métis-anichinabé de la région de Sudbury, a cofondé avec ses collègues Tiffany Ayalik et Kayley Mackay, compositrices et chanteuses inuites.

« C’est quand même incroyable ce qu’on a pu faire en si peu de jours », sourit Lydia Képinski une fois la chanson terminée. Elle a complètement raison : Signal est un petit bijou de groove pop sophistiquée, le texte livré en anglais et en français, Tiffany et Kayley qui brodent un chant de gorge sur la chaleureuse ligne de basse. La rencontre de deux univers, distincts mais rapprochés, la chanson dégourdie de Lydia, la pop-folk bluesée et délicatement électronique de Quantum Tangle, lauréate en 2017 du prix Juno « Indigenous Music Album of the Year » — la chanson sera commercialisée en septembre, tout comme la collaboration en studio de Pimienta et Kwenders, qui promet autant.

Elles seront aussi au programme du concert de ce soir imaginé par Joëlle Robillard, directrice artistique de Musique Nomade, organisme qu’on peut considérer comme « la petite cousine du Wapikoni Mobile ». Fondés par la cinéaste Manon Barbeau, l’un pour soutenir la relève en cinéma au sein des Premières Nations, l’autre voué à la musique — l’organisme opère notamment le site Nikamowin (nikamowin.com), fantastique vitrine pour découvrir, écouter et en apprendre sur le travail des musiciens autochtones.

Musique Nomade s’implique dans le festival Présence autochtone depuis plusieurs années, organisant notamment des vitrines de la relève musicale, mais c’est dans la foulée des célébrations du 375e anniversaire qu’a pris forme Nikamotan MTL Nicto — « chanter ensemble », en attikamek.

« Ça fait trois ans donc que l’on développe ce concept de collaborations entre artistes qui aboutit à un grand spectacle, commente Joëlle Robillard. Ça faisait longtemps, par exemple, que je voulais provoquer une collaboration avec Quantum Tangle ; leur univers très cinématographique, les envolées rock de leurs chansons, j’imaginais que ça irait bien avec l’univers de Lydia. Même chose pour Lido Pimienta, une artiste vraiment fascinante ; c’est elle qui a demandé à collaborer avec Pierre Kwenders, qu’elle avait déjà rencontré. »

« Lorsqu’on s’est rencontrés pour la première fois, on s’est raconté nos vies, et c’est à partir de ça qu’on a écrit la chanson », explique Lydia Képinski.

Ça faisait longtemps, par exemple, que je voulais provoquer une collaboration avec Quantum Tangle ; leur univers très cinématographique, les envolées rock de leurs chansons, j’imaginais que ça irait bien avec l’univers de Lydia

L’idée de la communication, du dialogue, est devenue le thème de leur chanson Signal, et plus précisément celui de la parole, de la langue. « Ma grand-mère parle encore la langue ancestrale, pas moi », regrette Grayson Gritt, qui travaille en même temps à son projet solo. Les soeurs Tiffany et Kayley parlent la langue inuite (un de ses dialectes, l’inuinnaqtun), « mais je le parle très peu, comme une enfant de six ans », dit Kayley, rappelant que jusqu’au milieu du précédent siècle, les Inuits étaient mis à l’amende s’ils étaient surpris à parler leur langue.

C’est cette réalité qui a touché Lydia Képinski. « Perdre l’usage d’une langue, c’est perdre une vision du monde », affirme la musicienne qui a fait des études en linguistique. Elle affirme du même souffle l’importance de parler français au Québec — et ailleurs en Amérique du Nord, Grayson Gritt étant aussi Franco-Ontarien —, et le chanter avec ses nouveaux amis de Quantum Tangle.