Le pari risqué et réussi de Barbe et Doucet à Glyndebourne

La réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle.
Photo: Bill Cooper La réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle.

La production d’André Barbe et de Renaud Doucet de La flûte enchantée de Mozart est désormais accessible gratuitement sur la Toile pendant sept jours. Initialement retransmis en direct, dimanche, dans les cinémas du Royaume-Uni et sur Internet à l’occasion du Festival de Glyndebourne, le spectacle brille par son originalité.

Le chef d’orchestre Michael Gielen, disparu cette année, avait, dans les années 1960, lancé un pavé dans la mare de l’opéra en Allemagne en imposant des mises en scène reliant compositions du passé et préoccupations actuelles. « Il doit y avoir confrontation entre l’oeuvre et ce qu’on voit, actualisé, sur scène. Dans les chefs-d’oeuvre, cette confrontation existe déjà entre la musique et le livret, par exemple dans Così fan tutte, où la musique dépasse largement le texte. Dans Così, la scène doit intégrer la libération sexuelle après la pilule. La mise en scène historicisante est forcément condamnée à l’échec », déclarait-il.

L’idée de transposer l’univers de La flûte enchantée au XXe siècle tente nombre de metteurs en scène avec, au fond, un piège que l’on pourrait résumer par « La flûte enchantée en temps de guerre ». En attestent les ratages majeurs du film pompeux de Kenneth Branagh et, sur scène, de l’indéchiffrable salmigondis du spectacle phare du Festival de Salzbourg de l’année 2018.


La quadrature du cercle

La réussite du scénographe et costumier André Barbe et du metteur en scène Renaud Doucet est d’avoir en quelque sorte résolu la quadrature du cercle. Le spectacle est beau, drôle et intelligent. C’est une Flûte pour spectateurs de 7 à 107 ans, pour néophytes comme pour férus d’art lyrique. C’est aussi une adaptation en même temps qu’un hommage au théâtre du XVIIIe siècle, au théâtre de marionnettes et de silhouettes, un spectacle ancré à Vienne. C’est un conte, mais qui n’évacue aucunement la dimension maçonnique, avec une portée philosophique et sociologique indéniable, notamment sur la place faite aux femmes.

Bref, c’est extrêmement futé et, surtout, contrairement à nombre de transpositions, pour lesquelles le spectateur doit fermer l’oeil sur bien des impasses et retenir quelques bonnes intuitions, l’ensemble du concept tient.

L’action se passe dans un hôtel, inspiré de celui d’Anna Sacher à Vienne au tournant du XXe siècle (elle en hérita en 1892). Ostracisée, cette propriétaire, blessée dans son amour propre, bien plus que mégère hystérique, s’oppose au grand Sarastro, qui règne sur le royaume des cuisines, nerf de la guerre et clé de la réputation de l’endroit, où les femmes sont cantonnées à des tâches subalternes. Chaque personnage trouve une place astucieusement logique dans ce nouvel univers, la palme revenant à Monostatos. Ce dernier est maintenant campé comme un préposé aux fourneaux, permettant de rétablir sous un nouvel angle les références initiales à sa «noirceur» mauresque.

Idée moins anecdotique qu’il n’y paraît, le cadre « cartoonesque » très poétique montre que tout balance en permanence entre pure comédie et affaires très sérieuses. Cette Flûte est exactement ce qu’elle doit être : une invitation à la surprise, à l’émerveillement, à l’évasion de l’esprit, à la réflexion.

Il y a aussi une relecture profonde de l’ouvrage qui, lorsque se dessine la raison de l’intérêt de Sarastro pour Pamina (la fille de la propriétaire) et que s’opère la rencontre entre l’Hôtel Sacher et le mouvement des suffragettes des années 1900-1910, ouvre des perspectives nouvelles et balaie, in fine, la misogynie généralement accolée à l’ouvrage.

Ce spectacle brillant servi par d’excellents chanteurs et musiciens vaut absolument d’être découvert. Vous avez la semaine pour cela : la qualité technique est remarquable et la mise en image est de François Roussillon, qui nous change avec bonheur du fameux Gary Halvorson, qui opère, à notre grand désespoir, au Metropolitan Opera.

La flûte enchantée

Opéra de Mozart. David Portillo, Sofia Fomina, Björn Bürger, Brindley Sherratt, Caroline Wettergreen, Jörg Schneider, etc. Choeurs de Glyndebourne, Orchestra of the Age of Enlightenment, Ryan Wigglesworth. Scénographie et mise en scène : Barbe et Doucet. Éclairages : Guy Simard. Marionnettes : Patrick Martel. Glyndebourne, le 4 août 2019. Visionnement sur internet jusqu’au 11 août.