Des bonnes notes et un bémol à Osheaga

Mac DeMarco était comme un poisson dans l’eau sur scène à Osheaga, dimanche en fin d’après-midi.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mac DeMarco était comme un poisson dans l’eau sur scène à Osheaga, dimanche en fin d’après-midi.

La quatorzième édition du festival Osheaga s’est terminée dimanche soir sur plusieurs bonnes notes, à commencer par celles de l’artiste le plus attendu de la programmation : Donald Glover, le rappeur, acteur et réalisateur qui s’est présenté sur scène sous le pseudonyme Childish Gambino. Sa présence sur l’île Sainte-Hélène a, à elle seule, commandé la plus importante foule de ce week-end musical et radieux.

Ce fut « une excellente quatorzième édition », a commenté l’organisation par la voix de Philip Vanden Brande, gestionnaire principal, relations publiques et relations médias chez Evenko, une édition perçue comme « un retour aux sources », allusion au site originel de l’événement que le promoteur a dû délaisser lors des deux précédentes éditions le temps que soient dépensés les 70 millions de dollars nécessaires à sa réfection.

L’essentiel de cette somme a servi à refaire la grande plaine où sont érigées les deux principales scènes (de la Rivière et de la Montagne). Les neuf tours de relais érigées sur le site diffusent également bien le son et contribuent à atténuer les frictions avec les voisins de la Rive-Sud. La plaine a également la capacité d’accueillir plus de festivaliers : de 45 000 autrefois à aujourd’hui 65 000 par jour.

Le site rénové n’a cependant pas été mis à l’épreuve cet été : le représentant d’Evenko confirmait hier que tous les billets disponibles n’avaient pas été écoulés pour les journées de vendredi et samedi, les chiffres d’hier n’étant pas encore disponibles au moment de mettre sous presse. L’organisation anticipe néanmoins un achalandage comparable aux années précédentes, soit environ 135 000 festivaliers.

Mac DeMarco amusé et amusant

Ainsi, avec Childish Gambino en tête d’affiche et une sous-carte farcie d’alléchantes propositions, ce dimanche au parc Jean-Drapeau paraissait nettement plus grouillant que la veille. La météo aussi était invitante, un beau soleil pas trop assassin accompagné d’une légère brise, les conditions parfaites pour profiter des concerts.

La scène de l’Île, refuge des amateurs de musiques de club, n’a vraisemblablement pas profité des rénovations, demeurée telle quelle et toujours aussi achalandée lorsque, passé 15 h, le Montréalais CRi y a servi son house progressif aux refrains soul entêtants. Peu avant 16 h, c’est le rappeur FouKi qui s’emparait de la scène des Arbres, y drainant la plus grande foule qu’on ait vue là durant le week-end.

Passé 17 h sur l’une des deux scènes principales, le troubadour rock Mac DeMarco était comme un poisson dans l’eau, amusé autant qu’amusant, toujours affublé de sa casquette fatiguée et de son sourire impayable. Tel que promis, il a tricoté son concert une maille rock à l’endroit, une maille folk douce à l’envers. Les fans qui se bousculent dans le mosh pit un moment, puis qui écoutent dans un quasi-silence lorsqu’il offre ses moments d’intimité.

Nous attendions particulièrement deux performances en cette fin d’après-midi, d’abord celle de la Jamaïcaine Koffee — son tout premier concert en sol canadien. La jeune auteure, compositrice et interprète s’est révélée être d’une belle assurance sur scène. Semblant légèrement figée en ouvrant son tour de chant avec son succès Burning, elle a trouvé son aise et son sourire au bout de deux ou trois autres chansons, dont Raggamuffin, balancée avec son débit mitraillette.

Elle avait un chouette orchestre en plus, amalgame de musiciens jamaïcains et britanniques : deux choristes, un batteur, un percussionniste, un claviériste, un guitariste, le bassiste évidemment, fondation du reggae, hier un peu chétive sur la scène Verte, le son manquant nettement de basses fréquences. Plusieurs inédites ont été offertes au public, surtout des morceaux dans le style roots aux textes plus sérieux. En terminant son concert avec Rapture et Toast, la jeune jamaïcaine s’est assurée d’avoir conquis de nouveaux fans.

La foule était tout de même plus importante pour entendre la MC et chanteuse de Philadelphie Tierra Whack qui ne s’attire que des éloges depuis la parution de son premier album Whack World en 2018. Un disque d’une durée de… quinze minutes, cependant suivi d’une longue série de singles amorcée en février dernier.

Son DJ n’en revenait simplement pas : « Nous étions à Lollapalooza hier, et vous êtes assurément un meilleur public. Vous connaissez toutes les paroles par coeur, it’s frightening ! ». Le genre d’accueil qui donne envie de revenir vite à Montréal, et inversement, Tierra Whack a donné une performance chaleureuse, ludique et colorée qu’on a déjà hâte de revoir au prochain album. Entre R & B aux refrains accrocheurs et trap fracassant, la musicienne ratisse large sans jamais sauter une mesure, la voix au timbre envoûtant et à la prosodie acrobate.

Une affiche dans le désordre

Appelons ça la hiérarchie de la taille de police de caractère. Sur l’affiche d’Osheaga, quatre gros noms en caractère gras par jour, deux douzaines de petits en petits caractères qui défilent en dessous. Les grandes stars et les autres. Si taille importe, le positionnement du nom sur l’affiche aussi. Prenez le programme de samedi dernier, dans l’ordre, de gauche à droite sur la première ligne : The Chemical Brothers, le prestigieux spectacle de clôture. Précédé par — ou suivi par, sur l’affiche — Logic et City and Colour. Et, tout au bout de la première ligne, la grande, la brillante Janelle Monáe, qui a prouvé hier à la face du monde qu’on aurait dû écrire son nom avant tous les autres.

On ne veut rien enlever à The Chemical Brothers, hérauts rave d’il y a vingt-cinq ans qui, revitalisés par un sympathique album lancé le printemps dernier, ont offert avant-hier un bon concert. On veut simplement donner à Monáe ce qu’elle mérite : la couronne. La tête d’affiche. Sa performance samedi en début de soirée ne laissait pas de place au doute : l’auteure, compositrice et interprète afro-américaine fut pertinente, engagée, captivante. Impériale.

Photo: Patrick Beaudry La chanteuse Janelle Monáe

Autre raison d’être frustré parce qu’en diplomatie on aurait qualifié d’impair commis à son endroit : au lieu de nous entretenir pendant 90 minutes comme ce fut le privilège de The Chemical Brothers, son concert parfaitement rodé fut réduit à soixante minutes. Même sans le décor qui devait la suivre dans sa tournée d’arénas, la scénographie en jetait : quatre danseuses, sept musiciens (musiciennes en majorité), des tableaux chorégraphiés, des changements de costumes.

Et, surtout, des chansons béton. Un répertoire aussi délicieux que son discours est essentiel par les temps qui courent — Janelle Monáe a parlé hier d’immigration, de droits des femmes, de respect des différences, d’unité face à ceux qui cherchent à nous diviser, terminant son mot par un appel à destituer Donald Trump.

Tout ça a l’air bien sérieux, et ça l’était, mais lorsqu’elle chantait et dansait, l’optimisme primait par-dessus tout. Le groove incarné que cette artiste multidouée qui rappe et chante, cite Prince avec ou sans guitare électrique, emprunte des pas de danse à Michael Jackson et termine son concert sur les genoux en commandant des déflagrations funk façon James Brown. Rien à jeter de la petite douzaine de chansons interprétées ; le corpus de son dernier album Dirty Computer fut évidemment mis en évidence, on se rappellera longtemps de sa version de Pynk, costumée avec ses pantalons « labiaux » pour ainsi dire, rappelant le vidéoclip de cet hommage au sexe féminin. Sa version d’Electric Lady qui finit en jazz, avec l’apport d’une trompettiste et d’un tromboniste, fut exquise, sa version de la ballade néosoul PrimeTime suave, mais surpassée encore par I Like That, l’une des plus touchantes de son répertoire.