Osheaga, jour 2: une affiche dans le désordre

La chanteuse afro-américaine Janelle Monáe a prouvé à la face du monde qu’on aurait dû écrire son nom avant tous les autres.
Photo: Patrick Beaudry / Evenko La chanteuse afro-américaine Janelle Monáe a prouvé à la face du monde qu’on aurait dû écrire son nom avant tous les autres.

Appelons ça la hiérarchie de la taille de police de caractère. Sur l’affiche d’Osheaga, quatre gros noms en caractère gras par jour, deux douzaines de petits en petits caractères qui défilent en dessous. Les grandes stars et les autres. Si taille importe, le positionnement du nom sur l’affiche aussi. Prenez le programme d’hier, dans l’ordre, de gauche à droite sur la première ligne : The Chemical Brothers, le prestigieux spectacle de clôture. Précédé par — ou suivi par, sur l’affiche — Logic et City and Colour. Et, tout au bout de la première ligne, la grande, la brillante Janelle Monáe, qui a prouvé hier à la face du monde qu’on aurait dû écrire son nom avant tous les autres.

On ne veut rien enlever à The Chemical Brothers, hérauts rave d’il y a vingt-cinq ans qui, revitalisés par un sympathique album lancé le printemps dernier, ont offert hier un bon concert. On veut simplement donner à Monae ce qu’elle mérite : la couronne. La tête d’affiche. Sa performance d’hier ne laissait de place au doute : l’auteure, compositrice et interprète afro-américaine fut pertinente, engagée, captivante. Impériale.

Autre raison d’être frustré parce qu’en diplomatie on aurait qualifié d’impair commis à son endroit : au lieu de nous entretenir pendant 90 minutes comme ce fut le privilège de The Chemical Brothers, son concert parfaitement rodé fut réduit à soixante minutes. Même sans le décor qui devait la suivre dans sa tournée d’arénas, la scénographie en jetait : quatre danseuses, sept musiciens (musiciennes en majorité), des tableaux chorégraphiés, des changements de costumes.

Et, surtout, des chansons béton. Un répertoire aussi délicieux que son discours est essentiel par les temps qui courent — Janelle Monáe a parlé hier d’immigration, de droits des femmes, de respect des différences, d’unité face à ceux qui cherchent à nous diviser, terminant son mot par un appel à destituer Donald Trump.

Tout ça a l’air bien sérieux, et ce l’était, mais lorsqu’elle chantait et dansait, l’optimisme primait par-dessus tout. Le groove incarné que cette artiste multidouée qui rappe et chante, cite Prince avec ou sans guitare électrique, emprunte des pas de danse à Michael Jackson et termine son concert sur les genoux en commandant des déflagrations funk façon James Brown. Rien à jeter de la petite douzaine de chansons interprétées ; le corpus de son dernier album Dirty Computer fut évidemment mis en évidence, on se rappellera longtemps de sa version de Pynk, costumée avec ses pantalons « labiaux » pour ainsi dire, rappelant le vidéoclip de cet hommage au sexe féminin. Sa version d’Electric Lady qui finit en jazz, avec l’apport d’une trompettiste et d’un tromboniste, fut exquise, sa version de la ballade néo-soul PrimeTime suave, mais surpassée encore par I Like That, l’une des plus touchantes de son répertoire.

Pauvres City and Colour qui ont dû suivre ça. Pauvre Logic surtout, tout fier de revenir à Osheaga, « un des premiers festivals à m’avoir invité », rappelait-il. Le MC californien a certes une prosodie finement hachée et des albums populaires, il sait balancer entre trap moderne et rythmiques boom-bap avec aisance, il a aussi ce côté bon garçon sympa et rassembleur, son concert monocorde n’arrivait pas au talon de la cheville de celui de Monae.

En contrepartie, The Chemical Brothers ont assuré sur la grande scène du parc Jean-Drapeau, offrant une performance aussi divertissante sur le plan musical que ravissante pour les yeux, à coup de projections vidéo emballantes, de fumée artificielle et de confettis. Flashback d’un Métropolis il y a presque vingt ans : le duo était encore et toujours entouré de la même abondante quincaillerie électronique, quelque chose comme trois tables de machines et deux étagères derrière. Ça a toujours été l’image de scène de ces deux musiciens : un ordinateur portable, c’est si cérébral et ennuyant, pourquoi pas déménager le studio sur scène et tripoter de vrais boutons.

Et comme depuis leurs débuts, leurs concerts se rapprochent davantage d’un DJ set, alors que les boucles rythmiques, lignes de basses et nappes de synthétiseurs puisées dans leur répertoire de neuf albums s’assemblent devant nos oreilles. Les pionniers de ce qu’on appelait à l’époque le « big beat », festif assemblage d’acid house et de breakbeats, ont survolé leur discographie en une longue et continue trame dansante qui, contre toute attente, n’a pas semblé ravir que les vieux nostalgiques des belles années électro-britanniques.

Les autres, sans ordre

Pendant que The Chemical Brothers animait la grande scène, le rappeur A Boogie Wit Da Hoodie occupait la scène Verte, à l’autre bout du site. De l’électro d’un bord, du rap de l’autre, rap qui a eu la part belle en ce samedi de festival. Devant une horde de fans excités, le Californien ScHoolboy Q, proche collaborateur de Kendrick Lamar, a offert une performance pugnace mais en dents de scie avant celle de Janelle Monáe sur la scène de la Rivière. Le MC de Chicago Saba tôt en journée a fait forte impression, mais c’est surtout Young Thug qu’on attendait de pied ferme et nous n’étions pas les seuls, à en juger par la taille de la foule qui l’attendait devant la scène Verte, à 16 h 30.

Ça n’a pas traîné. Son DJ a même sauté sur les platines avant le début officiel de son concert, balançant quelques tubes aux fans comme des morceaux de steak à une meute affamée (Mo Bamba de Sheck Wes, Old Time Road de Lil Nas X qui, devine-t-on, jouera encore à profusion demain). Young Thug est arrivé pile-poil à l’heure sur scène et enjoué.

Fils spirituel de Lil Wayne et Gucci Mane, le jeune rappeur d’Atlanta passe pour un réformateur de la prosodie rap, étirant le registre du trap jusqu’au point de rupture. Son tour de chant dynamique et enjoué en faisait la parfaite illustration, du trap mélodique et chanté — d’une voix fort juste, sans autotune ! — de On The Run en ouverture en passant par le fameux détour reggae-trap de Wyclef Jean et l’intimiste et délicieux trap acoustique de Family Don’t Matter, sans compter les bombes livrées sur la fin, Pick up the Phone (son duo avec Travis Scott), Best Friend et la récente The London (trio avec J.Cole et Scott, encore). Un concert aussi riche et éclectique que son répertoire, livré par un gars qui avait vraiment l’air d’apprécier son moment à Montréal sous un couvert de nuages gris foncé qui n’ont pourtant pas gâché la fête.

Un mot enfin sur Les Louanges, l’un des deux seuls artistes francophones à l’affiche du samedi (avec Munya). Campé juste après Young Thug sous le joli chapiteau de la scène des Arbres, il a pris son pied devant un auditoire qui débordait dudit chapiteau, sans doute l’un des plus beaux réaménagements du nouveau site. Son premier Osheaga, il a mordu dedans, entouré d’un superbe orchestre. Mine de rien, avec ces grooves légers à la poésie qui s’accroche aux tympans, cette énergie estivale contagieuse, on l’aurait bien imaginé, lui, jouer juste avant Janelle Monáe sur l’une des deux grandes scènes…