Michael Bublé ravit (presque) tout le monde au Centre Bell

Michael Bublé a offert au public du centre Bell une certaine démesure, sans enflure (photo d'archives).
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Michael Bublé a offert au public du centre Bell une certaine démesure, sans enflure (photo d'archives).

Du clinquant épuré. Du Las Vegas de bon goût. Une certaine démesure, sans enflure. Oui, ça se peut. C'est ce qui s'offre au regard lorsque l'on pénètre dans l'amphithéâtre du Centre Bell en ce premier soir d'août. Un fond de scène très chrome de «dîner» des années 1950 (ou de grille d'auto, c'est comme vous voulez). Une passerelle qui mène jusqu'à une scène secondaire et circulaire, au beau milieu de la place. Des chandeliers en forme de diamants qui surplombent le tout. Je me dis que ça ressemble à Michael Bublé, ce fils de pêcheur de la Colombie-Britannique devenu premier crooner mondial du siècle nouveau: le chic de l'emploi, le cahier des charges rempli, la surenchère... presque modeste. On n'est pas chez Sinatra, ni chez Liberace. On est chez le plus accompli des repreneurs du Great American Songbook. Ni plus, ni moins.

Pour l'enfant prodigue du Canada anglais, c'est un retour. À plus d'un titre. Durant l'intervalle de cinq ans depuis le dernier Centre Bell, Bublé s'est occupé en priorité de son fils Noah, atteint d'un cancer. Le retour constitue en cela un soulagement, une célébration de la rémission. C'est aussi un retour aux chansons d'amour du Songbook qui ont fait le succès du gars. La dernière fois, le crooner s'était épivardé, allant jusqu'à interpréter All You Need Is Love et autres It's a Beautiful Day quasi hippies. Pas de ça ce coup-ci: le spectacle se veut celui de la gratitude. Ses fans l'ont attendu, savent par quoi il est passé, et l'affection réciproque n'en est que plus grande. Il s'agit pour les spectateurs comme pour l'artiste de se faire du bien.

À lui Anthony Newley, Dean Martin, Peggy Lee...

Ça démarre assez gravement, l'orchestre appuie de toutes ses cordes et tous ses cuivres les accords bluesés d'une chanson d'Anthony Newley, le crooner britannique. Une chanson sérieusement heureuse. «You Know How I Feel / It's a New Day / It's a New Life For Me / And I'm Feeling Good». Oui, les gens mesurent. Le Feeling Good n'est pas vain. Cadeau de la vie, comprend-on.

Après ça, la fête peut commencer. La foule chante Haven't Met You Yet avec son chéri. Et l'acclame. Bublé, dans son mot de bienvenue, place le terrain, évoque les changements survenus dans sa vie et dans toutes les vies depuis la dernière fois, sur un ton badin mais néanmoins empreint de reconnaissance.

Suit une version swing de I Only Have Eyes For You, et Sway. Façon débonnaire, à la Dean Martin. C'est là que le bât blesse: il faut vraiment ne pas avoir vu Dino en films d'archives pour considérer que cette version tient la route. King Of Cool ce Michael n'est point, ça on s'en doutait. Mais la maîtrise du genre ne suffit pas: zéro «swagger» ici. Bublé a beau se démener et bien chanter, on est en déficit. Son Such A Night fait pareillement regretter celui d'Elvis. L'orchestre déménage en souplesse, mais le chanteur est pas mal plus Wayne Newton dans le genre qu'Elvis en 1960.

Succédané de qualité

Le mot que je voulais éviter me vient en tête: ersatz. Succédané de qualité, mais succédané quand même. Talentueux, sympa, touchant de gentillesse, pas prétentieux, Michael Bublé est un chouette monsieur qui aime son monde et donne tout ce qu'il a, qui est visiblement ravi d'être de retour à sa bonne place, ce qui n'est pas rien. Mais son Lazy River pâlit trop quand on a dans ses oreilles le Lazy River de Bobby Darin. C'est mon problème, j'imagine. Ces milliers de fans sont en liesse à chaque titre, alors que je n'arrive pas à m'empêcher d'entendre un Gilles Brown (auquel Bublé ressemble...). Je ne trouve pas mon plaisir dans ces arrangements d'orchestre puissamment rendus. Le vrai plaisir est pourtant ailleurs: quand Bublé chante Unforgettable en duo avec un spectateur prénommé Jacques; quand il invite l'un de ses musiciens à chanter ce qui lui tente; quand il se lâche dans une imparable salve de morceaux associés à l'extraordinaire Louis Prima; quand il fait danser le Centre Bell sur You Never Can Tell.

Tout lui va plutôt bien, mais pas assez bien. Il est très appliqué, totalement pro, irréprochable, il permet à ces chansons de vivre au présent, ce qui est plus que louable, mais je ne tiens pas trente secondes par chanson. C'est à mes oreilles la coche en dessous, non seulement d'un Sinatra (toute comparaison serait hors d'ordre), mais d'un Jerry Vale ou d'un Vic Damone, crooners de seconde zone. On est quelque part entre un Steve Lawrence et un Robert Goulet. En mille fois plus attachant, en mille fois plus sincère. Mais voilà, le Great American Songbook exige plus que l'excellence, et même plus que la grandeur d'âme. Il faut faire oublier toutes les autres versions. Ce n'est pas le cas: Michael Bublé n'est jamais meilleur que lorsqu'il sert ses propres chansons (Forever Now, Home). Ça ne l'a pas empêché de triompher. Ce sera tout aussi apprécié vendredi au même Centre Bell, et samedi au Centre Vidéotron. Et ce sera tout aussi mérité.