«Le vaisseau fantôme», un spectacle tétanisant signé François Girard

«Le vaisseau fantôme» de François Girard conjugue une lecture psychologique profondément creusée des personnages à des dimensions cinématographiques et picturales.
Photo: Louise Leblanc «Le vaisseau fantôme» de François Girard conjugue une lecture psychologique profondément creusée des personnages à des dimensions cinématographiques et picturales.

Avec son Vaisseau fantôme, qui sera repris à l’Opéra de Québec mardi, jeudi et samedi, avant de rejoindre la scène du Metropolitan Opera au printemps 2020, puis Amsterdam et Abou Dabi, François Girard confirme qu’il est l’un des plus éminents metteurs en scène wagnériens du monde lyrique.

Son spectacle, conçu avec l’apport déterminant de John Macfarlane pour les décors, Peter Flaherty pour les projections et David Finn pour les éclairages, conjugue une lecture psychologique profondément creusée des personnages à des dimensions cinématographiques et picturales. On admire la magie, la virtuosité et le raffinement visuel de la réalisation.

Car c’est bien un cinéaste, un homme d’images, que l’on voit à l’oeuvre. François Girard avait révélé aux lecteurs du Devoir que l’aspect fantomatique du Hollandais et de son équipage lui posait problème. Les solutions trouvées sont parfaites et chaque apparition ou disparition du Hollandais qui se noie dans un décor où ciel et mer se confondent, est tétanisante.

La première voit quasiment « sortir de l’écran » ce personnage étrange aux gestes statuesques sorti d’un film muet situé quelque part entre Murnau (Nosferatu, sans les doigts crochus et le faciès inquiétant) et Eisenstein (Ivan le Terrible et son ombre portée). Nous sommes dans le cinéma expressionniste, années 1920 ou 1930, mais en couleurs et dans un théâtre vivant. Nous avons aussi devant nous une toile animée.

L’héroïne au centre de l’action

Le vaisseau en tableaux, c’est le profil du navire à la Turner ; la scène de la rencontre Senta-Hollandais, avec des arbres tissés de cordes et l’image finale, un monde pétrifié aux personnages d’un gris évoquant le Danois Vilhel Hammershoi regardant la dissolution de Senta dans l’éther dans une atmosphère évoquant Femme devant le coucher de soleil de Caspar David Friedrich.

Le vaisseau en « cinéma théâtral », ce sont notamment quatre scènes mémorables : l’ouverture, définissant l’univers de Senta ; le choeur des fileuses (foudroyant d’inventive beauté) suivi de la Ballade de Senta ; le double choeur du début de l’acte III ; et, enfin, la magistrale scène de la mort de Senta, conjuguant suicide et ascension céleste, lors de laquelle on ne sait plus ce qui est humain, ce qui est décor et ce qui est projection.

Même si François Girard ne nous avait pas parlé de son regard teinté de Parsifal, impossible de ne pas voir dans son spectacle une formidable élévation du Vaisseau fantôme dans une vision pré-parsifalienne qui accentue le thème de la rédemption par la compassion. Ce thème est résumé, dans Parsifal, par la première phrase de la prophétie de Gurnemanz annonçant la venue du « sauveur » ; « Durch Mitleid wissend, der reine Tor… ». Ici, le Hollandais (qui attend un sauveur, une femme) est l’objet de l’accomplissement d’une oeuvre de purification rédemptrice d’une héroïne. Senta est pure (« der reine Tor »), elle ressent (« wissend »), car l’oeil du tableau de l’acte II ne regarde qu’elle, et tout son être est compassion (« Mitleid »).

Senta est l’élue, seule en rouge, se détachant dans ce décor de camaïeu de gris et de bleus profonds peuplé d’êtres vêtus comme dans un film de Carl Dreyer. On n’en finirait pas, même en assistant aux quatre représentations, de décoder ce spectacle (aussi inventif et plus achevé que La flûte enchantée de Robert Lepage, qui avait, lui, besoin d’ajustements avant New York) tellement c’est beau, virtuose et intelligent.

Sur le plan musical, Jacques Lacombe est en phase totale avec Girard et sa dévouée Senta, Johanni van Oostrum. Le spectacle prend une tout autre dimension lorsque la Ballade de Senta est chantée ainsi, comme une prière mystique. Le chef a fait jouer et chanter les forces orchestrales et chorales au mieux.

Le plateau est dominé par le parfait Daland de Andreas Bauer Kanabas et le remarquable Éric Laporte, vrai grand ténor d’ici. Excellents Éric Thériault et Allyson McHardy dans des rôles secondaires, mais difficiles (pour le premier).

Hélas, comme Montréal a eu son Or du Rhin sans Wotan, Québec a son Vaisseau fantôme sans Hollandais, Gregory Dahl se montrant totalement dépassé par un rôle qu’il débite robotiquement comme une récitation, sans phrases vocales, sans arches dans les airs, sans réserve de puissance pour articuler une dramaturgie dans Die Frist ist um. Cette inexistence musicale du supposé héros a laissé encore plus de place à la vraie héroïne et aux concepteurs du spectacle.

Un dernier mot pour dire que la somme de spectacles d’envergure mondiale dans ce festival depuis sa création représente de très loin le plus haut accomplissement de l’histoire de l’art lyrique au Québec. Le Festival d’opéra de Québec et l’audace de son directeur Grégoire Legendre tiennent du trésor national.

Der fliegende Holländer

Opéra de Wagner. Gregory Dahl (le Hollandais), Andreas Bauer Kanabas (Daland), Johanni van Oostrum (Senta), Éric Laporte (Erik), Allyson McHardy (Mary), Éric Thériault (Steuermann), Choeur de l’Opéra de Québec, Orchestre symphonique de Québec, Jacques Lacombe. Mise en scène : François Girard. Décors : John Macfarlane. Costumes : Moritz Junge. Éclairages : David Finn. Projections : Peter Flaherty. Chorégraphe : Carolyn Choa. Dramaturge : Serge Lamothe. Grand Théâtre de Québec, dimanche 28 juillet.