L’OSM face à l’effet Payare

Le chef Rafael Payare a donné vie à la musique de l’orchestre grâce à une direction intense et impeccable.
Photo: Pure Perception Le chef Rafael Payare a donné vie à la musique de l’orchestre grâce à une direction intense et impeccable.

Comment l’OSM et son comité de sélection vont-ils gérer l’effet Payare ? La question se pose après une flamboyante seconde prestation du chef vénézuélien à la tête de l’orchestre, samedi à Lanaudière. Il est désormais évident qu’il se passe quelque chose de différent avec ce musicien, qui a réédité l’effet de fascination et d’exaltation vécu en septembre 2018.

Rafael Payare est formidable. Vu de la salle, en deux concerts, il a fait un sans-faute, même dans le difficile Poulenc qui lui a été imposé. C’est un chef vivant, qui en fait un peu trop, à la vénézuélienne, mais avec plus de sérieux, de musique et de substance que le plus connu des Vénézuéliens à baguette, celui qui oeuvre du côté d’Hollywood et fait de la figuration de temps à autre à Berlin ou à Vienne.

Par « vivant », nous entendons que Payare donne vie à la musique. Il donne vie à l’orchestre, aussi, qui paraît s’animer et se passionner pour L’apprenti sorcier. Comme lors du concert Mozart, Schoenberg et Beethoven de septembre, les cors semblent plus brillants, les trompettes mieux balancées et les percussionnistes heureux quand Payare dirige l’OSM.

En accompagnant les frères Jussen, il fait équipe avec les instrumentistes qui lui font face et cadre avec mordant et précision une partition délicate par ses revirements rythmiques. Intraitable, Payare laisse les pianistes à leurs poses et légères inflexions.

L’instant Zubin

La 4e Symphonie de Tchaïkovski est impressionnante. Pas parce qu’elle « fonce dans le tas », mais à cause de la sensibilité avec laquelle elle traite l’idée douloureuse de la solitude de Tchaïkovski (les bois, tour à tour, sont la voix du compositeur) dans une foule hostile et le tourbillon de la vie. On peut aller plus vite, taper plus fort, mais on peut difficilement construire avec plus d’intelligence des épisodes saturés de sons et d’émotions tragiques.

Un moment particulièrement impressionnant fut non musical : la manière dont, imperturbable, avec respect et en maintenant la concentration de tous, le chef a laissé s’éteindre les applaudissements qui saluaient la fin du 1er mouvement. Il a posé le début de la complainte du hautbois, ouvrant le 2e volet, sur le début du silence. Cela fait quinze ans que nous écrivons que la compréhension viscérale de l’essence de la musique est de respecter en toutes choses la progression et la tension dramaturgique sans aucune concession à une fausse démagogie qui ne sert personne.

Rafael Payare a reçu une ovation délirante de la foule et une reconnaissance profonde et sincère de l’orchestre. Rafael Payare est le chien dans le jeu de quille dans le processus de recrutement du futur chef, car se pose désormais un dilemme de la tentation du coup de foudre, en porte-à-faux avec la méthodique procédure planifiée de recherche du directeur musical. Pour l’instant, il ne parle pas français. Il a aussi un bagage moindre que ceux d’Altinoglu, Roth ou Mena. Par ailleurs, Payare présente l’occasion de reconnecter avec ce que l’on pourrait appeler « l’instant Zubin », allusion à ce jour de 1960 ou le très jeune Zubin Mehta était venu diriger l’OSM avant de devenir son directeur musical. Tout dans l’histoire internationale de l’OSM est parti de là.

L’« instant Zubin » est viscéral et non raisonné. Vers où mènerait ce nouveau déclic ? Une décision stratégique aussi vertigineuse pour l’avenir de l’institution jusqu’à l’horizon 2030 sera prise, sur recommandation d’un comité, par des personnes qui, il y a près de vingt ans, prenaient publiquement le parti de Charles Dutoit contre les musiciens. Vertige du temps qui passe, dans le monde musical…

J’oubliais presque les frères Jussen, présentés en héros de la soirée. Excellents pianistes, délivrant, hélas, un perturbant show visuel, fait, notamment de la part du pianiste de droite, de mimiques semblant quérir dans l’au-delà quelque inspiration mystique et ressentir extatiquement les bienfaits de ces dons du ciel. Cela faisait très pianiste d’émission de variétés. En comparaison, Richard Clayderman aurait presque l’air d’un moine cistercien. Le problème est qu’à moins de fermer les yeux, cela parasitait l’écoute et la perception de Poulenc. Car derrière la gouaille de ce compositeur canaille, l’émotion affleure certes, mais avec la plus grande distinction et toujours sans avoir l’air d’y toucher.

Lucas et Arthur Jussen en cavale

Dukas : L’apprenti sorcier. Poulenc : Concerto pour deux pianos. Tchaïkovski : Symphonie n° 4. Lucas et Arthur Jussen (pianos), Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Festival de Lanaudière, samedi 27 juillet 2019.