La vengeance de Charlie le «folksinger»

Plus d’un an avant de perpétrer les massacres des 8, 9 et 10 août 1969 à Los Angeles, Charles Manson frayait avec la communauté des vedettes du rock.
Photo: Associated Press Plus d’un an avant de perpétrer les massacres des 8, 9 et 10 août 1969 à Los Angeles, Charles Manson frayait avec la communauté des vedettes du rock.

« Il était brillant, ce type. Ses chansons m’avaient impressionné. Oui, il était un peu volatil, mais le talent était indéniable. » C’est Neil Young qui dit ça, évoquant pour son biographe Jimmy McDonough sa brève relation avec Charles Manson (dans Shakey, paru en 2002). Plus d’un an avant de perpétrer les massacres des 8, 9 et 10 août 1969, Manson frayait avec la communauté des vedettes du rock, colportant ses chansons comme tant d’autres auteurs-compositeurs.

Tout repris de justice qu’il était, ça ne se voyait pas d’emblée. Sa tête de hippie, sa cohorte de jeunes filles en fleurs et ses chansons folk étranges donnaient le change et lui ouvraient tout naturellement des portes. Truc vieux comme le monde, c’est en faisant tendre le pouce à deux de ses disciples sur le chemin du plus naïf des Beach Boys qu’il s’infiltra d’abord. Quand Dennis Wilson, le plus jeune, le plus beau, le plus fringant et le plus bête des garçons plagistes, embarqua les jeunes filles dans sa Ferrari GTB argentée, c’était joué. Le lendemain, Charlie et sa famille s’étaient installés chez Dennis sur Sunset Boulevard. Lequel ne s’en offusqua pas. L’esprit communal hippie, la présence d’un gourou barbu façon Maharishi, n’avait rien d’anormal. D’autant que ce Charlie avait une guitare et des chansons en bandoulière. Paix et amour, frère musicien.

Chansons à placer

Quoi de plus naturel que de demander à Dennis de pousser ses démos (enregistrés en 1967 par un certain Philip Kaufmann) auprès des autres Beach Boys et leurs amis ? Neil Young intercéda auprès de Mo Austin, chez Warner / Reprise. Dennis, lui, présenta Manson à ses frérots, à Papa John Phillips, à Mama Cass Elliott et surtout à Terry Melcher. Terry qui ? Melcher, du nom de son papa ; sa maman s’appelait… Doris Day. Chanteur et musicien, issu des années surf avec les Rip Chords, devenu très important chez Columbia, contribuant largement au succès des Byrds, de Paul Revere and The Raiders et pas mal d’autres, ami de coeur de la jeune actrice Candice Bergen, Terry Melcher était en 1968 capable de propulser un folksinger prometteur au sommet.

D’abord fasciné lui aussi par Manson, il se désista : ce Charlie était quand même trop bizarre, fut-ce dans le kaléidoscope du L.A. psychédélique. Méfiance vite généralisée : tous fermèrent leurs portes. Même Dennis Wilson, qui avait vanté Manson jusque dans les pages de la revue Rave (« Mon ami Charlie dit qu’il est Dieu et le Diable à la fois ! Il chante, écrit des poèmes, il est fantastique ! »), et convaincu les Beach Boys d’interpréter l’un des démos de son gourou hippie (Cease To Exist, rebaptisé Learning Not To Love), prit peur et flanqua toute la famille dehors.

Le courroux de l’évincé

Ce qui courrouça Charlie, c’est peu de le dire. Ça ne pouvait pas être la faute de Dennis, trop cool et influençable : c’est Terry Melcher qui l’avait mis au ban, décida-t-il. Et c’est lui qui allait payer. Même les Beatles, prétendait-il, lui disaient à travers leur White Album d’en finir avec les « piggies », que le temps du grand chaos (Helter Skelter) était venu. Ce qui devait arriver… n’arriva pas. Ou enfin, pas comme prévu.

À ce point de l’histoire, les versions divergent : c’est Melcher qui louait la villa du 10050 Cielo Drive, Manson l’avait rencontré là, et c’est donc là qu’il envoya ses exécutrices et son exécuteur. C’est Melcher qui était visé. Seulement voilà, Melcher et Bergen n’y étaient plus, précisément pour se tenir loin de Manson. Les nouveaux locataires, Roman Polanski et sa compagne Sharon Tate, enceinte de huit mois, occupaient désormais les lieux. Tuerie par erreur ? D’autres témoins assurent que Manson, rendu furieux par la fuite de Melcher, aurait commandé les assassinats en toute connaissance de cause, pour terrifier Melcher et son monde hollywoodien.

D’autobiographie en autobiographie, on a su depuis que l’aristocratie pop a vraiment failli être décimée ce fatidique soir d’août. John Phillips, invité à la sauterie qu’organisaient le « coiffeur des stars » Jay Sebring et Sharon Tate (en l’absence de son Roman, en Europe pour un tournage), fut sauvé par l’envie de faire de la mescaline sur la plage avec son vieil ami Marshall Brickman. Le compositeur et arrangeur Quincy Jones avait été convié à la bringue, lui aussi. Après avoir visionné des rushes avec Steve McQueen, il devait rejoindre son coiffeur (oui, Jay Sebring) « at Sharon’s », de raconter Jones au journaliste du GQ en janvier 2018. « J’ai oublié d’y aller. »


Et si Terry avait dit oui à Charlie ?

Aurait-on évité les bains de sang si l’album de Manson auquel travaillait Melcher avait été achevé et lancé chez Columbia ? Sans doute le très susceptible Charlie aurait-il trouvé d’autres exutoires pour sa rage. À quoi ressemblent les démos de 1967 ? Notre exemplaire de la compilation parue en 1970 sous l’étiquette had hoc Awareness Records de Philip Kaufmann (dénichée dans un bazar d’église…) n’est pas mal du tout, il faut bien l’avouer. Ça se promène entre le folk de bon niveau (Look At Your Game Girl, Home Is Where You’re Happy), le sous-Dylan (Ego), le blues monocorde (People Say I’m No Good) et le country sarcastique (Garbage Dump). Tiré à 3000 exemplaires (juste avant le procès), réédité en CD, disponible à l’écoute sur YouTube, l’album intitulé Lie (la pochette parodie le magazine Life, avec la photo la plus connue de Manson) permet certainement de comprendre ce qui séduisit d’emblée d’autres musiciens en quête de « vérité ». Les monstres fascinent toujours, mais encore plus quand ils ont un peu de talent : là un peintre raté, ici un folksinger rejeté. Plusieurs des chansons de Lie ont été reprises au cours des ans : Guns N’Roses, Marilyn Manson, Sonic Boom se sont ainsi commis, entre autres. Neil Young, pas gêné, s’est fendu en 1974 d’un hommage assumé, intitulé Revolution Blues : « Well, I hear that Laurel Canyon is full of famous stars / I hate theme worse than lepers and I’ll kill them in their cars ».