François Girard rêve son «Vaisseau fantôme»

Le vaisseau fantôme, mis en scène par François Girard, en répétition sur la scène du Grand Théâtre à Québec, prend pour point de départ un tableau: celui du «Hollandais volant», dont le capitaine maudit hante les histoires de marins.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le vaisseau fantôme, mis en scène par François Girard, en répétition sur la scène du Grand Théâtre à Québec, prend pour point de départ un tableau: celui du «Hollandais volant», dont le capitaine maudit hante les histoires de marins.

«Nous raconterons l’histoire de Senta, obsédée par un tableau au point de s’y abandonner jusque dans la mort. » Avec sa nouvelle mise en scène lyrique, , qui prend l’affiche dimanche sur la scène du Grand Théâtre pour le Festival d’opéra de Québec, François Girard prépare un cocktail audacieux entre visuel et narration.

Dans cet opéra chargé d’images, faut-il raconter ou montrer ? « Il n’y a pas de dilemme pour un cinéaste , s’amuse François Girard, interrogé par Le Devoir.  Le lieu d’intersection est très simple. Il s’agit d’un tableau, celui du Hollandais volant, point de départ. » Avant même le début du spectacle, ce portrait sera d’ailleurs présenté aux spectateurs assis dans la salle.

Photo: Francis Vachon Le Devoir François Girard

« Le potentiel visuel est énorme, se réjouit François Girard : le tableau s’anime de toutes sortes de façons. Les personnages prennent vie en tableau, des éléments de décors existent en tableau et Senta est mise face à divers degrés de lecture devant tout cela. » Pour matérialiser son concept sur la scène du Grand Théâtre, François Girard travaille avec un scénographe peintre, grand spécialiste des peintures scéniques, l’Écossais John Macfarlane.

Une histoire de fantômes

Le livret peut donner raison à cette lecture, qu’il sera passionnant de comparer à la mise en scène dite du « rêve de Senta » signée par Harry Kupfer à Bayreuth en 1978 et documentée en vidéo par Philips. L’histoire du Vaisseau fantôme est celle du « Hollandais volant » (le titre en allemand du Vaisseau fantôme est Der fliegender Holländer, ou Hollandais volant), capitaine blasphémateur maudit qui a la possibilité, une fois tous les sept ans, d’accoster et de tenter d’échapper à sa malédiction en trouvant une femme qui lui restera fidèle jusqu’à la mort. S’il échoue, le Hollandais est condamné à errer sur les flots jusqu’au jour du jugement dernier.

Le jour J étant arrivé, le Hollandais soudoie un capitaine norvégien, Daland, dont le bateau est amarré à côté du sien. Daland se propose de lui accorder la main de sa fille, Senta. En fait, dans le scénario, la contemplation du mystérieux portrait du Hollandais intervient à l’acte II. Elle chante sa légende et avoue vouloir être celle qui le délivrera, ce qui ne plaît pas à son petit ami, Erik. Mais Senta et le Hollandais se rencontrent et se jurent amour et fidélité.

Hélas, lors du dernier acte, Erik y fait des reproches à Senta, et le Hollandais surprend des propos ambigus pouvant lui laisser penser que Senta a rompu leur pacte. Il s’enfuit pour poursuivre son infinie errance. Senta, désespérée, renouvelle sa promesse de lui rester fidèle jusqu’à la mort et se jette d’une falaise. À ce moment-là, le vaisseau fantôme sombre et, la malédiction levée, Senta et le Hollandais gagnent le ciel.

Photo: Francis Vachon Le Devoir

Le point qui a posé le plus de problèmes à François Girard est « la dimension surnaturelle et l’aspect fantomatique du Hollandais volant et de son équipage ». Le piège à ses yeux : « Comment représenter ce surnaturel sans rentrer dans les clichés ? Ce questionnement a déterminé des décisions visuelles. »

En matière de narration, la chose est plus simple, surtout pour un metteur en scène qui s’est frotté aux deux opéras les plus compliqués (car les plus statiques) de Wagner : Siegfried et Parsifal. « Nous sommes à un stade créatif précoce chez Wagner : on trouve encore des airs, des ballades, la structure est plus simple et la durée est moindre. Si l’on considère les entractes, Parsifal est un spectacle de six heures. Ici, avec deux heures vingt, on est dans un geste complètement différent et une narration plus spectaculaire, avec des tempêtes, des bateaux, des fantômes qui rendent le travail a priori plus facile. » Sauf que François Girard et son équipe ne peuvent faire abstraction de leur passé wagnérien. Ils vont charger la barque ! « Après Parsifal, nous essayons de trouver plus de profondeur et de sous-couches. »

Bonifier l’offre du Met

François Girard est un metteur en scène wagnérien très respecté après son Parsifal présenté à Lyon, à New York et à Toronto. Le vaisseau fantôme, projet lancé par le Metropolitan Opera, sera créé à Québec, joué à New York au printemps 2020, puis repris à Amsterdam.

Sans cette création à Québec, Girard aurait dû minorer la complexité et les ambitions de son spectacle. « Le Metropolitan Opera est une extraordinaire machine à reproduire. C’est un théâtre de répertoire, qui joue 25 opéras par année, dont 6 nouvelles productions. Mais de ce fait, l’accès à la scène est très limité. Si l’on avait créé ce Vaisseau fantôme là-bas, il aurait fallu concevoir une scénographie complètement différente. Ici, à Québec, nous avons le décor en place durant tout le mois de juillet. L’accès à la scène est dans un rapport d’un à dix, ou presque. Une fois que nous avons construit le côté visuel du spectacle, travaillé avec les chanteurs, écrit la mise en scène, tout est pris en note dans des ordinateurs, dans les partitions, et on transporte au Met un spectacle que l’on reproduit et peaufine avec d’autres chanteurs. »

Je me rends compte à quel point, à tous les niveaux, lorsqu’il compose “Le vaisseau fantômeˮ, le génie de Wagner est déjà présent

Cette occasion de fignolage sera bienvenue, car François Girard regarde cet opéra composé en 1840 en connaissant tous les recoins de l’ultime ouvrage, Parsifal, créé en 1882. « Parsifal a complètement teinté mon regard sur Le vaisseau fantôme. Je me rends compte à quel point, à tous les niveaux, lorsqu’il compose Le vaisseau fantôme, le génie de Wagner est déjà présent dans les structures harmoniques et dans la trame. Nous sommes au début de la révolution Wagner dans les grandes idées dramatiques, les structures, le lien entre texte et musique. Ce ne sont pas des balbutiements, c’est vraiment le départ du voyage qui va ensuite devenir plus complexe et se transcender, Parsifal représentant le sommet du parcours. Avoir fait Parsifal et, donc, connaître la destination de la fusée, puis revenir ensuite au point de départ est une chose formidable, car on en sait parfois plus que Wagner lui-même sur la destination des choses. Par exemple, la présence du grand thème de la rédemption ou son investissement spirituel. Après avoir travaillé sur Parsifal, on transporte ainsi dans Le vaisseau fantôme des préoccupations spirituelles qui, de prime abord, ne se présentent pas en avant-plan. »

Dans l’animation de ses tableaux, François Girard utilisera la vidéo avec un artiste déjà impliqué dans le projet Parsifal. Il promet une utilisation minutieuse, dans un « amalgame très élaboré », afin que le spectateur se trouve devant un tableau « où il lui est impossible de distinguer d’où viennent peinture et vidéo ».

La production en un clin d’oeil

Jacques Lacombe dirigera le Choeur de l’Opéra de Québec et l’Orchestre symphonique de Québec. Le rôle du Hollandais sera tenu par Gregory Dahl, baryton canadien bien connu, qui avait impressionné en Donner dans L’or du Rhin de Wagner à Montréal. L’Allemand Andreas Bauer Kanabas sera Daland; la soprano sud-africaine Johanni van Oostrum sera Senta. Le sujet de curiosité vocale le plus grand sera le retour au Québec après près de deux décennies d’Éric Laporte, qui fait une carrière de Heldentenor en Allemagne, dans le rôle délicat d’Erik. Allyson McHardy sera Mary, et Éric Thériault le Steuermann.

Le vaisseau fantôme

Au Grand Théâtre de Québec, dans le cadre du Festival d’opéra de Québec les 28 et 30 juillet, ainsi que les 1er et 3 août à 20h.