En Suisse, le festival Paléo fait la part belle au Québec

L'auteure-compositrice-interprète Elisapie Isaac
Photo: Anne Colliard L'auteure-compositrice-interprète Elisapie Isaac

Dans un écrin caricatural, mais avec une sélection musicale variée et pertinente, le grand festival musical Paléo, en Suisse, fait la part belle au Québec pour sa 44e édition en lui consacrant son traditionnel Village du monde. C’est en quelque sorte un quartier fleurdelisé qui a été érigé dans cette vaste ville musicale où se produit cette année pas moins d’une quinzaine de Québécois, dont Les Cowboys fringants, Charlotte Cardin, Loud, Robert Charlebois, Coeur de pirate, Elisapie et Hubert Lenoir. Une façon, peut-être, de défricher un nouveau territoire pour certains d’entre eux.

« Le Québec jouit d’un préjugé extrêmement favorable chez les Suisses romands. Il y a un sentiment de cousinage », explique au Devoir le président et fondateur du Paléo, Daniel Rossellat. Lui-même se sent à l’aise au Québec, y mettant les pieds quasi chaque année depuis presque quarante ans — il possède même une maison dans la région de la Capitale-Nationale, près du mont Sainte-Anne.

Le Paléo, un événement fortement ancré dans les habitudes estivales des jeunes et moins jeunes de la région, accueille quelque 230 000 visiteurs en six jours, avec ses six scènes extérieures et chapiteaux. Et chaque année, un pays, un peuple ou une région du monde est mis à l’honneur sous plusieurs facettes culturelles, dont la nourriture, les traditions, et bien entendu la musique.

Le Paléo a réussi à ratisser assez large dans ce qui se passe au Québec en ce moment, dans ce qui est populaire, avec Hubert Lenoir, et même du côté hip-hop, qui est fort au Québec

« Il y a eu la tentation de ne pas choisir que le Québec, mais tout le Canada. Les programmateurs avaient peur que le thème ne soit pas assez large, explique M. Rossellat. Mais j’ai dit non, qu’il n’y avait aucun souci, car il y a au Québec une forte identité et toutes sortes d’artistes en tout genre. »

La carte québécoise du festival situé entre Genève et Lausanne est en effet assez représentative de l’offre actuelle, estime Sébastien Collin, gérant de la formation festive Québec Redneck Bluegrass Project. Le groupe a joué mardi sur la scène du Dôme, consacrée au Québec, devant une foule dense d’environ 3000 personnes. « Le Paléo a réussi à ratisser assez large dans ce qui se passe au Québec en ce moment, dans ce qui est populaire, avec Hubert Lenoir, et même du côté hip-hop, qui est fort au Québec. » Koriass, Loud et Dead Obies monteront en effet sur scène. Le public suisse pourra aussi entendre Tire le Coyote, Les Trois Accords, Bears of Legend, Bodh’aktan et Le Winston Band, ainsi que des groupes traditionnels et le Cirque Alfonse.

Mardi, le Paléo a confié sa grande scène aux Cowboys fringants, et près de 10 000 festivaliers se sont entassés sous un soleil de plomb pour entendre le groupe, encore très populaire dans la francophonie outre-Atlantique. « Il y a quelque chose de plus familial dans le marché suisse, note Jérôme Dupras, le bassiste du groupe, qui était au Paléo pour une troisième fois. Et il y a un rapport différent, peut-être à cause de la langue, comme ils sont francophones dans un pays trilingue. »

Voilà un avis que partage tout à fait la chanteuse Diane Tell, qui vit en Suisse depuis quatre ans et que Le Devoir a croisée sur le gazon brûlé du Paléo. « On est deux peuples qui ne sont pas Français, mais qui sont francophones, donc on se retrouve, il y a une connivence. Une affection même, je dirais. » Aux yeux de la chanteuse née à Val-d’Or, la Suisse est aussi différente de la France par le fait que l’industrie musicale y « est plus décentralisée », alors qu’« il faut que tu existes à Paris pour éventuellement travailler dans le reste de la France ».

Les « pros »

Profitant de la sélection du Québec au Village du monde, la Société de développement des entreprises culturelles du Québec, la SODEC, a été un facilitateur pour que les artistes puissent se déplacer en Suisse, « notamment par l’entremise des programmes d’aide à la mobilité », note Jean-Philippe Sauvé, délégué aux affaires internationales et aux exportations à la SODEC.

La SODEC s’est aussi associée à la société de gestion de droits SOCAN, au ministère de la Culture et des Communications du Québec, à la délégation générale du Québec à Munich et à Musicaction pour doubler les concerts musicaux de rencontres entre les professionnels du milieu musical. « Oui, le Paléo est un festival populaire, qui a un super rayonnement culturel, mais on s’est demandé si on ne pouvait pas s’en servir pour faire du démarchage, pour que les “pros” québécois puissent rencontrer des acheteurs, des organisateurs de festivals européens par exemple », explique M. Sauvé.

Photo: Paléo / Lionel Flusint Les Cowboys fringants sur la grande scène du festival Paléo, en Suisse

Et aux yeux d’Hélène Dumont, directrice générale des affaires internationales et des exportations à la SODEC, le Paléo est aussi un lieu « où les pros se trouvent à voir les artistes dans des conditions de spectacles optimales, croit-elle. Au MaMA Festival de Paris, par exemple, il y a des vitrines incroyables, mais c’est souvent dans des conditions difficiles, dans un sous-sol, dans des bars très petits ».

Tous s’entendent aussi pour dire qu’un autre événement suisse, le festival Pully-Lavaux à l’heure du Québec, qui se tient tous les deux ans, fait aussi un travail immense pour les artistes québécois. « Les salles sont pleines là-bas, raconte Diane Tell. Et il y a beaucoup de relève présente. Alors, oui, il y a vraiment un espoir » pour les Québécois en Suisse.

Le Village du monde

Au-delà de la musique, le Paléo a mis le paquet pour décorer le Village du monde. La petite salle L’Escale a tout d’une cabane à sucre (où ce sont les festivaliers qui bouillent), alors que des poteaux installés en cônes rappellent des tipis. Les bancs de ce quartier du Paléo sont aussi fabriqués avec des bûches, alors que le menu propose du wapiti et du bison, de la poutine, et même des queues de castor et des bagels. Des expressions typiquement québécoises sont aussi affichées, dont certaines sont toutefois peu communes, comme « Arrête de pigrasser » ou « Y’a les yeux comme des trous d’suce ».

Déjà, le communiqué officiel parlait des « étendues sauvages à perte de vue » et « des poudreries qui se lèvent sur la taïga sans crier gare ». « Ils rêvent aussi des grands espaces, même s’ils ont les montagnes, lance Diane Tell, très sereine par rapport à ces ancrages. Il ne faut pas refuser ces piliers. » Hélène Dumont, de la SODEC, n’y voit rien de mal non plus. « Quelque part, c’est ce qu’on veut faire, on veut capter leur imaginaire. »

Le Devoir est l’invité du festival Paléo.

L’étiquette québécoise?

Très demandée par les médias locaux lors de son passage au Paléo, la chanteuse inuite Elisapie a profité de la présence québécoise au Village du monde pour poursuivre sa propre réflexion sur son identité. « Il n’y a pas si longtemps, on ne considérait pas [les Inuits] comme un peuple qu’on pouvait écouter, et j’ai souvent eu des problèmes avec ça. » Celle qui s’est récemment hissée parmi les finalistes du prix Polaris est toutefois heureuse de voir que les choses changent, malgré son ambivalence quant à l’étiquette « québécoise ». « Mais je suis très fière d’être une fille du Québec et de parler le français. J’étais très fière mardi au Paléo. Les gens sont curieux, ils sont fascinés. »

À l’étranger, Elisapie craint toujours un peu les clichés sur les Premières Nations, mais elle préfère laisser parler la musique. « La première chose qu’on veut faire, c’est toucher les gens, les divertir. Il n’y a pas de frontières avec la musique. »

Le chanteur Hubert Lenoir, quant à lui, arrive en Suisse dans une tournée européenne de plusieurs dates sur presque trois semaines. Mais il a beau avoir une fleur de lys tatouée sur une fesse, il éprouve une petite réserve quant au fait de se surcatégoriser. « Je ne pense pas que les Suisses, en France, se “taguent” Suisses. Les Suédois ne font pas ça, les Anglais ne font pas ça. Il ne faut pas se sentir inférieurs en tant que Québécois et dire : “Je suis juste Québécois, je ne veux pas déranger, je vais juste faire trois ou quatre shows en France, je vous laisse faire vos gros trucs après.” […] Oui, je me présente comme Québécois, mais après, on ne ramène pas tout le temps ça à l’avant-plan. »