Connaître ses classiques, version rap

Les membres de Muzion
Photo: Béatrice Noël Les membres de Muzion

Alors qu’on célèbre les succès d’une nouvelle génération d’artistes hip-hop québécois qui emplissent le Centre Bell, composent des rythmiques pour des stars mondiales et effectuent des tournées en Europe, prenons un instant pour rappeler le travail des pionniers. Le groupe montréalais Muzion remontera sur scène demain pour souligner le 20e anniversaire de la parution de son premier album, Mentalité moune morne… (Ils n’ont pas compris), monument du rap québécois, aux textes aussi pertinents aujourd’hui qu’à l’été 1999.

« L’innocence d’un artiste qui se lance dans la création de son premier album, c’est précieux », estime le vétéran Imposs, attrapé avec sa soeur J-Kyll et son ami Dramatik pendant leur répétition en vue du concert de demain au Ausgang. « À l’époque, on n’avait aucune attente, aucune connaissance. On voulait simplement être créatifs et travailler avec les gens qu’on aimait. On ne calculait même pas l’impact que [l’album] pourrait avoir à l’époque. »

Et impact il eut, sur cette planète musicale québécoise qui ne connaissait des musiques urbaines que les tubes des vedettes américaines et ceux, plus R&B-pop et consensuels, du duo Dubmatique. À sa sortie, le premier album de Muzion a d’abord bouleversé l’image qu’on pouvait avoir du rap d’ici — tout comme l’album 514-50 Dans mon réseau de Sans Pression paru quelques mois auparavant. C’est l’ancienne directrice artistique de la branche montréalaise de l’étiquette BMG Anne Vivien qui avait recruté le groupe. « Elle a cru en nous, elle a reconnu notre potentiel, elle nous a donné confiance. Elle avait aussi le désir de sortir notre projet de l’underground pour en faire un succès de masse », dit J-Kyll.

Aujourd’hui vice-présidente exécutive, musique et développement chez Québecor, Anne Vivien se rappelle avoir été captivée par ce groupe « extrêmement sûr de lui, possédant une énergie brute ». « Tu pouvais sentir l’immense énergie créatrice chez eux, c’était flagrant. Ils avaient vraiment envie d’amener la révolution. Ils étaient engagés dans leurs textes — pour Haïti, pour la rue, pour les femmes. C’est un groupe superengagé politiquement, quelque chose qu’on n’a pas assez souligné à l’époque. »

Muzion, qui enregistrait alors ses chansons dans des studios de fortune « grâce aux sous qu’on économisait de peine et de misère », rappelle J-Kyll, se retrouvait du jour au lendemain avec les moyens de ses grandes ambitions. « À l’époque, il y avait ce mythe des compagnies de disques internationales [comme BMG] qui modifiaient le son ou la vision de leurs artistes, note Imposs. On n’a jamais eu cette conversation : Anne nous a donné carte blanche, complètement. »

La préproduction avec les frères Courcy a duré un mois, puis le projet a nécessité trois autres mois en studio avec le réalisateur Haig Vartzbedian, alors associé au succès de Bran Van 3000. « Tout d’un coup, au lieu de prendre un sample, on pouvait avoir un trio de violons en studio, dit Dramatik. Tout ça était nouveau pour nous. Tout ce qu’on voulait, c’était travailler, enregistrer ensemble. »

La chanson qui donne son titre à l’album en est aussi la clé de voûte, en plein coeur de ce disque de 67 minutes, « la plus représentative de l’album », affirme Imposs. « L’idée de base était celle des quarante jours et quarante nuits », ajoute Dramatik, l’image de la traversée du désert de ces rappeurs confinés à l’underground, de ces Québécois d’origine haïtienne qui connaissent parfaitement la définition du mot « épreuve ». « Tout ce qu’on a soulevé dans nos chansons il y a 20 ans, tout ce qu’on a revendiqué, c’est pareil aujourd’hui. La forme musicale a changé depuis, mais le combat demeure », note Imposs.

Parmi les autres morceaux mémorables de ce disque, le texte percutant de Rien à perdre en début d’album, Tel père, tel vice (avec un refrain chanté par un jeune Corneille et l’une de ses plus belles prestations studio) et, évidemment, La Vi Ti Neg, devenue une immortelle non seulement du rap québécois, mais de la musique québécoise tout court, « chantée même dans les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste », relève J-Kyll. Une première version existait déjà avant celle enregistrée pour l’album, avec sa mélodie kompa inspirée par un succès du chanteur Sweet Micky (Michel Martelly).

« La première version studio était belle, mais on sentait qu’on devait la rendre plus organique, faire en sorte qu’elle touche plus de gens », dit Imposs. Ils invitent alors le guitariste élite du jazz et du kompa Harold Faustin, pour ajouter plus de couleur créole à cette chanson festive au texte pourtant grave. « Elle est spéciale, cette chanson, parce qu’elle ne parle pas seulement d’Haïti ; elle s’adresse à tout le monde, mais en montrant ses racines créoles. C’est ça qui est beau dans l’échange, les racines sont haïtiennes, mais elles touchent tout le monde. »

Propulsés par la chanson La Vi Ti Neg, les rappeurs J-Kyll, Dramatik et Imposs ont vendu plus de 35 000 exemplaires de Mentalité moune morne… (Ils n’ont pas compris). Ils en vendront encore quelques autres puisque Sony Music Canada réédite aujourd’hui le disque en format CD et, pour la toute première fois, en vinyle.

« On n’avait même pas calculé qu’on approchait du vingtième anniversaire », lance Imposs en rigolant. « On est tellement occupés par nos projets, chacun de notre côté. C’est Sony qui nous a contactés pour discuter de la réédition. On s’est dit que ça méritait d’être souligné, ne serait-ce que pour pouvoir remercier tous ceux qui nous ont appuyés, ceux qui suivent notre travail depuis le début. »