Le piano athlétique d’Olga Kern

La pianiste russo-américaine Olga Kern
Photo: Chris Lee La pianiste russo-américaine Olga Kern

Wonny Song, directeur général et artistique d’Orford Musique, a programmé une série de récitals de piano, inaugurée lors de la soirée d’ouverture par Marc-André Hamelin et au sein de laquelle il ne faudra pas manquer le retour au Québec de Lukas Geniušas, le 10 août prochain dans un programme Scarlatti, Chopin et Tchaïkovski. La proposition la plus intrigante nous amenait, vendredi, Olga Kern, lauréate 2001 du fameux concours Van Cliburn.

Proposition intrigante, car cela fait à peu près une dizaine d’années que l’on n’entend plus guère parler d’Olga Kern. À cette occasion, on remarque d’ailleurs qu’à la notable exception de Radu Lupu en 1966, la notoriété du concours Van Cliburn dépasse très largement celle de ses lauréats. L’organisme parvient très efficacement à « vendre » ses gagnants dans les années suivant la compétition, mais à moyen et long terme les Steven DeGroote, André-Michel Schub, José Feghali, Alexei Sultanov, Simone Pedroni, Jon Nakamatsu, Stanislav Ioudenitch, Olga Kern, Alexander Kobrin, Nobuyuki Tsuji, Haochen Zhang, ne laissent guère de traces dans le milieu musical. Il y a possiblement davantage à espérer des lauréats 2013 (Vadym Kholodenko) et 2017 (Yekwon Sunwoo).

Un art vertical

Le segment le plus touchant de toute la soirée de vendredi était le discours de Wonny Song. Connaissant Olga Kern depuis l’âge de 17 ans, il a raconté au public la détresse de la candidate russe, éliminée en 1997 au 1er tour du même concours Van Cliburn, qu’elle remportera quatre ans plus tard, alors que, mère monoparentale, elle avait dû s’endetter pour payer son billet d’avion afin d’aller concourir au Texas. Wonny Song a souligné qu’après avoir connu du succès, Olga Kern a mis sur pied une fondation venant en aide aux musiciens sans le sou. Aujourd’hui, Olga Kern, qui reste concertiste, est surtout active dans l’enseignement.

Le concert de vendredi a permis très exactement de voir ce qui n’accroche pas. Olga Kern est une virtuose athlétique (le Washington Post, allant très vite en besogne, a osé la comparer à Horowitz !) qui conçoit la musique en verticalité. Tout est vertical : le son, dur, comme la manière de construire la narration. L’oeuvre la plus virtuose, Islamey de Balakirev, a mis exactement le doigt sur le problème : dans la section lyrique, la phrase, la mélodie, n’était pas galbée ; des suites de notes étaient égrenées.

Évidemment lorsqu’un récital d’une telle pianiste débute avec Carnaval de Schumann, l’auditeur est plongé au coeur des interrogations, avec des transitions et revirements raides. « Coquette » est transformé en un épisode très sec, « Eusébius » manque de finesse de toucher, alors qu’« Aveu » et « Pause » voient leurs lignes mélodiques tarabiscotées. Olga Kern introduit le mystérieux et très optionnel « Sphinxes » joué en mettant des trémolos sur des accords fortissimo. « Paganini » tient le choc malgré un tempo fou, alors que « Lettres dansantes » et « Chiarina » sont les meilleurs moments de l’interprétation.

Si la partie Gershwin est raide, véloce, sans charme, esprit ou fantaisie, la 4e étude de Scriabine et Méditation de Tchaïkovski permettent, comme de très rares passages de Carnaval, de se rassurer sur le fait qu’Olga Kern a tout de même quelques ressources quant à l’inventivité et la finesse du toucher. La pianiste semble apprécier Rachmaninov, dont elle fait ressortir l’obsession des cloches dans l’Opus 3 no 4.

C’était tout de même trop minimal pour valoir le déplacement.

Festival Orford Musique

Récital Olga Kern (piano). Schumann : Carnaval, op. 9. Gershwin : Trois Préludes. Wild : Étude virtuose sur « Fascinating Rhythm » de Gershwin. Rachmaninov : Moment musical op. 16 no 4. Barcarolle op. 10 no 3. Polichinelle op. 3 no 4. Tchaïkovski : Méditation. Scriabine : Études nos 4 et 5. Balakirev : Islamey. Salle Gilles-Lefebvre, Orford, vendredi 19 juillet 2019.