Heart, Sheryl Crow et Elle King, alliées formidables au Centre Bell

Ann et Nancy Wilson, que l'on voit ici en concert à New York en mars 2019, ont ravivé Heart mardi soir, pour un résultat aussi intense qu’au premier jour.
Photo: Jamie McCarthy Getty Images via Agence France-Presse Ann et Nancy Wilson, que l'on voit ici en concert à New York en mars 2019, ont ravivé Heart mardi soir, pour un résultat aussi intense qu’au premier jour.

Rebonjour Ann et Nancy. Ensemble à nouveau, après trois ans de traversées éprouvantes qui les avaient éloignées. Les soeurs Wilson n’en sont pas moins des soeurs pour la vie, et la vie avançant, le besoin d’avoir une alliée sûre devient plus impérieux. Alors les revoilà, sur la scène du Centre Bell ce mardi soir, ravivant Heart comme on se remet à vivre. Intensément. Aussi intensément qu’au premier jour.

Le ressourcement, entre les succès attendus et reçus comme autant de cadeaux — oui, Magic Man, oui Straight On, oui These Dreams, oui Dog and Butterfly, oui Crazy On You, oui Barracuda ! — vient ce soir des nombreuses reprises, qui rappellent qu’Ann et Nancy ont d’abord été des fans, qu’elles ont grandi dans les années soixante : leur premier album, Dreamboat Annie, a été enregistré en 1975. Faites le calcul.

Chacune de ces chansons est amoureusement revisitée, avec grandeur et respect, avec l’incroyable Ann capable de tout chanter et Nancy d’harmoniser sur toutes. Le registre est large : ça va de Your Move (merveille folk de Yes) à The Boxer (qui leur va divinement, on les imagine enfants, découvrant les harmonies à travers Simon et Garfunkel), de I Heard It Through The Grapevine (version Marvin Gaye) jusqu’à Comfortably Numb (faut se la farcir, celle-là, n’est pas Gilmour qui veut, les gens n’en reviennent pas). Le tour du jardin d’enfance ne serait pas complet sans une chanson de Led Zep : ce soir, on a droit à Battle Of Evermore, que les Wilson avaient déjà brillamment donnée au sein de leur groupe parallèle The Lovemongers.

La force conjuguée des soeurs, l’énergie multipliée de leurs succès, le jaillissement d’émotions suscitées par ces chansons qui les ont faites, tout ça renverse et bouleverse. Et guérit. Des mélodies retrouvées, des voix entrelacées, des coeurs réunis, c’est exactement ce dont ces spectateurs et la planète ont besoin. Pour la suite.

Sheryl et ses chansons en roue libre

Constat ravi : depuis qu’on la connaît, Sheryl Crow, on roule avec elle. Son parcours est une « ride de char » sans fin à travers l’Amérique. Un peu comme du Tom Petty ou du Fleetwood Mac, on dirait que ça suit le rythme des poteaux (j’ai déjà écrit ça quelque part, mais c’est particulièrement vrai en sa compagnie). L’orgue Hammond B-3, les guitares, le piano, tout son véhicule de pop-country-folk-rock tient la route comme une Cadillac Eldorado des années 1970 à la suspension refaite. Qu’il s’agisse d’aboutir comme on s’y attend au « Santa Monica Boulevard » avec l’imparable All I Want To Do, ou découvrir des chemins à peine pavés (les toutes nouvelles Prove You Wrong et Still The Good Old Days, qui seront sur l’album à paraître en août), c’est le même rendement au mille (pas de kilomètres ici, on s’offre un beau grand voyage.

C’est comme si les chansons faisaient du pouce, et qu’elles les avaient fait asseoir chacune à son tour, à la place du passager : elles font un bout de route ensemble et puis salut, à la prochaine ! Leaving Los Vegas, If It Makes You Happy, Soak Up The Sun, Every Day Is A Winding Road se succèdent, relaxes, pieds nus sur le tableau de bord, se laissant entraîner irrésistiblement, portés par cette voix si douce et cette musique increvable, filant au gré du décor. On pourrait être en plein Monument Valley, ou sur la côte californienne, dans le coin de Big Sur : la vie avance, avance, avance comme les chansons, peu importe la direction. Sheryl Crow suit son instinct et le vent. Toute de cuir vêtue, Batgirl du rock. Libre, résolument libre, depuis vingt-cinq ans. Avec une réserve de carburant pour continuer longtemps.

Pas de chiqué chez Elle

En ouverture, la chanteuse-comédienne Elle King et son groupe country-rock auront idéalement donné le ton et la texture de cette soirée en courtepointe : du fichu de bon rapiéçage, du cousu main pas parfait exprès. Baby Outlaw et Chain Smokin, Hard Drinkin Woman, assénées coup sur coup, disaient déjà haut et fort ce que Sheryl Crow et les soeurs Wilson allaient exprimer à grand renfort d’hymnes : l’affirmation sans ambages de toutes les différences dans la même sororité. L’alliance de forces vives, à l’image du « Squad », l’équipe de choc des nouvelles congressistes démocrates, d’Ayanna Pressley à Ilhan Omar. Fières, formidables et inspirantes.