Joseph Rouleau s’est éteint

Joseph Rouleau
Photo: Francis Vachon Le Devoir Joseph Rouleau

Basse de renommée internationale, président des Jeunesses musicales du Canada depuis 1989, cofondateur, avec Robert Savoie, de l’Opéra de Montréal et, avec André Bourbeau, du Concours musical international de Montréal, Joseph Rouleau s’est éteint vendredi à l’âge de 90 ans.

Même les plus infatigables en viennent à être à bout de forces. Sur son lit d’hôpital, après plusieurs arrêts cardiaques, Joseph Rouleau pilotait encore des projets, aidait encore tous ceux qui venaient à lui. Il savait ouvrir les portes quand la musique était en jeu et quand il pouvait aider de jeunes talents.

Ces talents, il les a formés entre 1980 et 1997 à l’UQAM comme professeur de chant à une époque où sa carrière était pourtant encore florissante, puisque ses débuts au Metropolitan Opera datent de 1984, sous la direction de James Levine, dans le rôle du Grand Inquisiteur du Don Carlo de Verdi.

Une bourse de 100 dollars

Né le 28 février 1929 à Matane, Joseph Rouleau fait partie des pionniers du chant québécois. En 1949, il remporte le prix Archambault : « On recevait 100 dollars et une apparition aux Matinées symphoniques avec Wilfrid Pelletier », déclarait-il au Devoir en 2004.

Lorsqu’il entre au Conservatoire de musique du Québec à Montréal, celui-ci ne comporte pas de classe de chant. Joseph Rouleau apprend toutes les disciplines (harmonie, solfège, etc.). En 1951, Martial Singher arrive finalement au Conservatoire pour créer la classe de chant. Joseph Rouleau étudiera aussi à Aspen avec Singher, tout en travaillant comme serveur pour payer ses cours.

C’est grâce à une bourse de 1000 dollars et à un pécule gagné au fil d’une tournée de 40 concerts organisés par les Jeunesses musicales que la jeune basse part se perfectionner à Milan. Il apprend l’italien en lisant le Corriere della Sera et la Gazzetta dello Sport, et son professeur Antonio Narducci lui fait apprendre douze opéras en six mois.

Après ces années de formation, son nom est intimement lié au Royal Opera House de Covent Garden, où il décroche un contrat après une audition en décembre 1956 devant David Webster, le maître des lieux. « Le 27 avril 1957, je chantais, en anglais, le rôle de Colline dans La bohème. La représentation était capitale : c’était là que tout continuerait ou s’arrêterait. J’avais un premier contrat qui, sur six mois, prévoyait cinq prestations en Colline et cinq en Sarastro dans La flûte enchantée. On est vite passé de deux opéras à sept et de dix représentations à trente-sept », nous racontait Joseph Rouleau en 2004. À Londres, Rouleau chantera avec les plus grandes cantatrices, notamment Joan Sutherland, Victoria de Los Angeles ou Maria Callas.

C’est à Londres, aussi, que Rafael Kubelik l’engagera pour chanter Pimène dans Boris Godounov, oeuvre qui marquera sa carrière. Le Québécois a interprété partout, y compris en Russie, le rôle de Boris, mais pas au Bolchoï, une institution qui utilise la version Chostakovitch, alors que Joseph est un habitué de la partition Rimski-Korsakov. Parmi les autres opéras qui ont marqué sa carrière, on citera Don Carlo de Verdi (rôles de Philippe II et de l’Inquisiteur), Aïda (le Roi et Ramphis), Pelléas et Mélisande (Arkel) et Faust (Méphistophélès). Au Canada, il a tenu le rôle de monseigneur Taché lors de la création de Louis Riel de Harry Somers et de Charles Tessier dans Le prix de Jacques Hétu.

Le « Rocket » de l'opéra

Les vingt-cinq dernières années ont été marquées par l’engagement de Joseph Rouleau aux Jeunesses musicales du Canada (JMC) et son tandem quasi fraternel avec l’ancien ministre André Bourbeau, décédé en mars 2018, à la Fondation des JMC et au Concours musical international de Montréal (CMIM)

Comme le résumait alors Richard Lupien, le successeur d’André Bourbeau comme président de la Fondation des JMC : « Le duo Joseph et André, on ne verra plus jamais cela ! »

De nombreuses voix ont rendu hommage, vendredi, à celle, inimitablement grave, de Joseph Rouleau. Dans le milieu politique, la mairesse Valérie Plante a été la plus prompte à réagir : « Je suis triste d’apprendre le décès de Monsieur Joseph Rouleau, une grande (et grave) voix du Québec, à qui j’ai eu l’honneur de remettre l’Ordre de Montréal plus tôt cette année. Mes pensées accompagnent sa famille et ses amis. »

Marc Hervieux pleure son « grand ami et artiste passionné ». Directrice du CMIM, Christiane LeBlanc écrit : « Il aura été pour nous à la fois un mentor, un ami, un collègue, un conseiller, un exemple, une idole, bref un roc ! Quelqu’un sur qui on pouvait toujours compter, qui ne décevait jamais, et qui, après avoir été une grande star du monde de l’art lyrique, a su avec humilité se mettre au service de tous les artistes et organismes québécois qui partageaient avec lui le souhait de faire vivre et rayonner la musique classique. […] Nos pensées sont avec son épouse Renée, sa famille, ses enfants et petits-enfants. Nous sommes tous un peu les enfants de Joseph, ce pilier de l’art lyrique et ce maître de l’art de vivre et de donner. »

Quant à Gregory Charles, il y est allé d’une analogie frappante et parlante même pour les non-initiés à l’art lyrique : « Je sors de scène et j’apprends le décès du très grand, du très très grand Joseph Rouleau. Alors là, on vient de perdre un géant. Si Maurice Richard nous a bien représentés dans le monde du sport, Joseph Rouleau a été notre ambassadeur dans le monde lyrique. Comme le Rocket, Monsieur Rouleau était un homme simple, juste, doué d’une voix unique et animé par un souffle inépuisable. Grâce à lui, plusieurs de nos talents lyriques font des carrières internationales. Mais des comme lui, il ne s’en fait pas deux. »