Salif Keïta, le grand ambassadeur

Salif Keïta
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Salif Keïta

Comment il va, le grand Salif Keïta, à l’aube de ses soixante-dix ans, au moment où il annonce avoir enregistré son dernier album ? Très bien merci, à en juger par les deux superbes heures de chansons qu’il nous a offertes jeudi soir au MTelus, dans ce qui était annoncé comme le concert d’ouverture « officiel » de la 33e édition du Festival international Nuits d’Afrique.
 

Salle comble pour ce qui était peut-être perçu comme le dernier concert du Malien chez nous… à moins qu’il nous fasse le coup du Never Ending Tour de Bob Dylan ? La bonne idée, tiens : ce sera aussi sa dernière tournée et elle se terminera lorsque ça lui chantera — dans le cas de Dylan, cette tournée dure depuis 31 ans, 3000 concerts. On peut toujours rêver. 


Surtout que l’Ambassadeur semble toujours en pleine forme. Sa voix l’est, ça ne faisait aucun doute. Quelle puissance ! Quelle fluidité, quelle force d’évocation ! Dès Mama, offerte en ouverture, lui seul sur scène, assis, guitare sur les genoux. Version expurgée des synthés datés de l’enregistrement original, sur l’album Papa, 1999. Magnifique : il fallait d’abord entendre la foule l’acclamer au moment où il s’est pointé sur scène, un véritable triomphe, avant le silence qui régnait lorsque Keïta s’est mis à chanter.


Décollant en douceur, il a enchaîné avec une autre acoustique, M’bemba, de l’album du même nom (2005), cette fois rejoint par deux choristes et nul autre que Mamadou Diabaté, jeune prodige de la kora, parce que Keïta n’attire que les meilleurs comme lui. Doublement magnifique. 


Il n’avait même pas chanté sa dernière note que la foule criait et applaudissait à nouveau. Aussi admiratif fût-il, on sentait le public sur les talons, attendant que ça se mette à chalouper de la section rythmique, batterie, percussions, basse, qui n’a pas tardé à prendre place. Du beau, encore, ces mélodies complexes, cette voix qui perce l’orchestre, les plus chanceux dansaient collés, tout doucement, pendant les quelques suivantes. 


Jusqu’à ce que la fête commence à lever. Homme de peu de mots, Salif Keïta a toutefois salué les Montréalais : « Merci ! Vous allez bien ? Ça va chauffer, là ! » Il a tenu promesse, son concert est passé à la troisième vitesse, d’abord avec Yamore (enregistrée en duo avec Cesaria Evora sur Moffou en 2002), reconnue par les fans dès les premières mesures, puis avec la langoureuse Laban (encore de M’bemba), version étoffée par le travail du guitariste et des claviéristes, étirée pour le plaisir des spectateurs qui, à ce niveau d’intensité, dansaient un peu moins collés.


Ça s’est ainsi poursuivi jusqu’à la fin de la soirée, hormis durant le superbe entracte animé par Diabaté, seul sur scène avec sa kora. Certes, tous ces Nouveaux Ambassadeurs étaient dignes d’accompagner Salif Keïta pour une aussi symbolique tournée — cinquante ans de carrière, soixante-dix sur Terre —, mais le virtuose de la kora mérite sa mention spéciale tant il a su trouver le bon ton à chaque chanson. Méticuleux et sensible sur les morceaux plus mélancoliques, déchaîné et inflammable durant la seconde moitié du concert, alors que le parterre s’est transformé en boîte de nuit. 


La fin, vraiment ? Reste au moins encore un concert vendredi soir à Québec, place d’Youville, à l’affiche du Festival d’été. Pas de risque à courir, il faut y aller.