Musique sur papier: la mélodie des couleurs

Les affiches des concerts de Kaytranada (au centre), Kurt Vile (à gauche) et The National (à droite) en 2019
Photo: Dalkhafine / Pat Hamou Les affiches des concerts de Kaytranada (au centre), Kurt Vile (à gauche) et The National (à droite) en 2019

Une scène apocalyptique du Big Ben envahi par des extraterrestres aux allures de couverture de bande dessinée, un métro traversant le ciel étoilé de Seattle, un capricorne couvant l’un des cent clochers délabrés de Montréal : lorsqu’il est question d’affiches de concert, la manière dont la musique renaît sur papier ne connaît pas de limites, et le résultat illustre bien plus qu’une tête d’affiche et une date de tournée.

« Chaque affiche marque un moment particulier dans le temps. C’est aussi une forme de célébration de la musique », décrit Delphine Dussoubs, alias Dalkhafine, illustratrice française basée à Montréal et mise en vedette dans l’exposition Musique sur papier, consacrée entièrement à l’affiche de concert.

Préparée à l’occasion du festival Osheaga, qui prendra place en août prochain, Musique sur papier réunit les créations de près d’une dizaine d’affichistes d’Europe et d’Amérique du Nord dont les oeuvres illustrent une variété d’artistes du festival. L’exposition, hébergée à la galerie Station 16, se tient jusqu’au 18 juillet prochain.

« Je trouve ça très chouette de mettre en avant ce type de support [visuel], ajoute Delphine. C’est intéressant de montrer ça aux gens. Ça diffère des tableaux ou oeuvres que l’on voit habituellement dans les galeries. Comme quoi l’art est partout ! »

Traduction musicale

L’une des oeuvres que l’illustratrice présente notamment dans le cadre de l’exposition est une affiche de Kaytranada, artiste montréalais d’envergure internationale, dotée de couleurs vives et contrastantes.

« Je voulais apporter une dimension un peu mystique au visuel, d’où le cadre qui fait penser à une carte de tarot, explique-t-elle. J’aimais bien l’idée que la biosphère devienne une sorte de boule de cristal, ou de planète, que Kaytranada domine par sa musique. Celui qui a grandi à Montréal est désormais quelqu’un de respecté dans l’industrie musicale. Des plantes poussent en dessous de ses mains, car je vois sa musique comme quelque chose d’organique, qui grandit sans cesse. »

Mais comment cette riche imagerie lui est-elle venue à l’esprit ? De la musique de l’artiste, résume-t-elle simplement. « C’est peut-être bizarre à dire, mais dans ma tête je traduis toujours tout en image : les chiffres, les dates, la musique. »

C’est peut-être bizarre à dire, mais dans ma tête je traduis toujours tout en image : les chiffres, les dates, la musique

Le produit qui en résulte est loin de laisser indifférent et constitue ainsi une oeuvre d’art à part entière. Cette qualité artistique est la raison pour laquelle le curateur de l’exposition, Pat Hamou (lui-même illustrateur), la met sur pied chaque année depuis 2010.

« Il y a du très beau travail qui se fait, dit-il de l’industrie. À la base, ça reste de l’art commercial, mais il s’agit aussi d’un mariage merveilleux entre l’art visuel et la musique. C’est une forme d’expression visuelle, tout comme la musique elle-même est une forme d’expression. »

Une industrie établie

Ainsi, il y a une industrie propre de l’affiche de concert à Montréal, confirme Marc Choko, professeur émérite à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Il y a plusieurs affichistes à Montréal, qui produisent surtout pour des concerts underground, comme à la Sala Rossa, par exemple. »

 
Photo: Luke Martin Affiche réalisée par l'artiste américain Luke Martin pour la tournée de Childish Gambino. 

Lui-même commissaire d’expositions dans le domaine, Choko a aussi coordonné ses propres expositions d’affiches de concert, notamment avec l’artiste Sébastien Lépine, une figure de proue, selon lui, au Québec.

La scène hard rock est celle où l’on trouve la plus grande variété d’oeuvres, à son avis, et pas juste à Montréal. « C’est très vivant dans le monde : en Inde, en Belgique, en Allemagne, aux États-Unis… »

C’est en partie en raison de l’histoire du mouvement, explique-t-il. « Ces affiches existent depuis les années 1950. La production d’affiches a commencé à Los Angeles, à l’arrivée de grands rockeurs sur la scène [rock’n’roll]. »

Pat Hamou souligne quant à lui une renaissance de l’industrie dans les dernières décennies. « Le mouvement a réellement rebondi vers la fin des années 1990, avec des artistes comme Art Chantry et Frank Kozik, qui étaient les pionniers d’une nouvelle ère. »

Le mouvement a réellement rebondi vers la fin des années 1990, avec des artistes comme Art Chantry et Frank Kozik, qui étaient les pionniers d’une nouvelle ère

Ce sont justement ces artistes qui l’ont inspiré, note-t-il — et ainsi, la création d’affiches de concert est vite devenue sa vocation. « C’était un peu un match parfait, puisque j’adorais et la musique et l’art. »

Création libre

Bien qu’il existe une industrie de l’affiche de concert à Montréal, reste qu’il est difficile pour un artiste d’en vivre. « Ce n’est pas toujours une route facile, surtout en tant que pigiste ; c’est un moyen un peu instable de gagner sa vie, admet Pat Hamou. Mais l’art, c’est quelque chose qui me vient naturellement, et c’est la façon de rester fidèle à moi-même. »

L’artiste affirme qu’il y a une grande liberté artistique accordée aux illustrateurs lorsque vient le temps de concevoir une affiche, tant que le tout est approuvé par l’artiste ou l’événement représenté. Par la suite, la création prend le dessus — et en voir le résultat final après l’impression est toujours satisfaisant, dit l’affichiste.

« C’est toujours un peu excitant lorsqu’on reçoit les affiches finies du sérigraphe, et de les voir pour la première fois après qu’elles ont vécu dans ta tête, en croquis, ou sur un écran d’ordinateur. »

« Ça fait quand même quelques années que je conçois des affiches, ajoute Pat Hamou. Mais je n’ai jamais perdu mon enthousiasme. Chaque affiche est un défi, et on tente de faire mieux chaque fois. »

Musique sur papier

Station 16, jusqu’au 18 juillet