Elle bouffe de l’oppresseur au déjeuner

Avec ses longues tresses, son bandana et son pendentif en forme de pentagramme, Backxwash joue les ensorceleuses gothiques sur scène et prend possession du public.
Photo: Bianca Lecompte Avec ses longues tresses, son bandana et son pendentif en forme de pentagramme, Backxwash joue les ensorceleuses gothiques sur scène et prend possession du public.

Attention, les sorcières sont en colère et elles ont envoyé leur nouvelle égérie, la rappeuse Backxwash, qui a choisi le véhicule d’un hip-hop abrasif et cru pour livrer ses réflexions sur le genre, le féminisme, le colonialisme. Et ses incantations s’apprêtent à prendre toutes les scènes d’assaut.

Parler avec Ashanti Mutinta, le cerveau derrière le projet rap Backxwash, est déstabilisant. Pas parce que l’artiste trans d’origine zambienne résidant à Ottawa (« mais j’essaie de revenir m’installer à Montréal d’ici la fin de l’année ! ») n’est pas éloquente ou que son discours est tordu, mais parce que cette voix que l’on entend à l’autre bout du fil est si douce et affable. Cette personnalité pleine d’attention, c’est un peu l’antagoniste de son personnage, qui bouffe de l’oppresseur au déjeuner sans jamais s’excuser. Deviancy, un premier album qui sort vendredi, le montre bien : la rage, celle qui martèle, qui gicle et qui fait agiter le doigt sur un flow à l’ancienne, elle est belle.

Backxwash s’y fait la prêtresse queercore d’une nouvelle ère du refus. « Don’t come to the woods » (« Ne viens pas dans les bois »), lance le premier titre, comme une menace. « Backxwash est une rappeuse et une productrice trans radicale, dit l’artiste de son alter ego. Je voulais que mon projet soit l’fun. Je ne voulais pas que ce soit trop doux. Je voulais ce type de rap « dans ta face ». J’aime quand quelqu’un me raconte son histoire de cette perspective-là, d’un angle plus agressif. »

Quiconque l’a vue sur une scène peut d’autant plus en témoigner. Avec son grand manteau de cuir — bon, ce n’était pas l’été —, ses longues tresses violettes, son bandana vissé sur le front et son pendentif en forme de pentagramme, Backxwash joue les ensorceleuses gothiques et prend possession du public. Comme sous l’emprise d’un sort vaudou, tous se mettent à danser. « Je faisais de la musique en Zambie quand j’avais 16 ou 17 ans, j’admirais beaucoup Kanye West, par exemple. Puis, j’ai dû arrêter quand je suis arrivée au Canada. Je n’avais plus la même passion, je ne le sentais plus, explique Mutinta. Je me demandais toujours si ce que je faisais était original. Mais quand j’ai commencé à rapper à propos des questions de genre et de sexualité, c’est revenu. »

Belle colère

À une époque où tous semblent explorer leurs traumas et leurs oppressions dans le recueillement d’une bedroom-pop à la limite de la posture victimaire ou dans les vers d’un sad rap à grands traits d’Auto-Tune, l’attaque choisie par Ashanti Mutinta a presque une valeur démodée. « Je crois que, pour d’autres qui veulent exprimer leur vulnérabilité, c’est très bien. Mais je préfère ce qui est fâché, en général. Et surtout, c’est bien d’être en colère. J’aimais l’idée d’explorer le concept de mélanger la rage avec le discours identitaire. »

Ce côté old school rap qui marque Deviancy est aussi attribuable à la façon qu’a la rappeuse de confectionner les beats. Le sampling est son instrument. « J’aime faire du sampling avec des choses bizarres. J’ai trouvé ce chant traditionnel de mon pays, je l’ai transformé pour la chanson Don’t Come to the Woods. J’aime qu’il y ait un certain symbolisme dans l’échantillonnage. Le beat de You Like My Body the Way It Is vient du piano de Birldand, la chanson de Patti Smith sur son album Horses. Et ça, c’est un disque qui a été superimportant dans mon contact avec la littérature féministe. »

Backxwash enfile les concerts, sautant sur chaque occasion de faire connaître sa poésie frondeuse. Au dernier festival Suoni per il Popolo, en juin, elle a partagé la scène avec Lido Pimienta. Il semble que partout où elle passe elle gagne des fans, autant dans le public que parmi les artistes. « C’est une chance d’être là sur la scène et de m’exprimer, j’en profite. Je crois que le projet grandit petit à petit. » Certes, mais son ascension semble plutôt hyperactive. « Certains prennent cinq ans pour faire un album. Moi, j’aime ça, dire ce que j’ai à dire quand ça sort ! »

Backxwash sera en concert de lancement vendredi, à la Sotterenea, avec Chârogne et La Fièvre. Ensuite, elle assurera la première partie de Tommy Wright III le 18, à la Sala Rossa, et sera du concert-vitrine Excellence, de la programmation de Fierté Montréal, le 16 août.