Alexandre Tharaud, revivre au Québec

Le pianiste Alexandre Tharaud désire résider à l’avenir quatre mois par année à Montréal et huit mois à Paris.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le pianiste Alexandre Tharaud désire résider à l’avenir quatre mois par année à Montréal et huit mois à Paris.

Le pianiste français Alexandre Tharaud donnera samedi un récital très attendu au Domaine Forget. On le savait fidèle amoureux du Québec. Mais on ignorait à quel point !

« On pourra s’appeler après mon cours de yoga. Mon emploi du temps est chargé ! C’est que je revis, ici ! » Ces mots joyeux qui accompagnaient la prise de rendez-vous téléphonique pour l’entrevue avec Alexandre Tharaud nous ont mis la puce à l’oreille. Nous devions parler de musique, de Beethoven, de Ravel, du prochain disque, Versailles, à paraître en novembre chez Erato. Mais la tentation était trop forte : un pianiste français, vedette internationale, qui se sent revivre au Québec, il y a forcément de quoi creuser.

Comme s’il attendait la question « Alors, comme cela, vous revivez au Québec ? Racontez-nous ça ! », Alexandre Tharaud se réjouit de la voir arriver très vite : « Ah ! Voilà quelque chose d’essentiel ! » s’exclame celui qui vit le concert du 13 juillet comme un souvenir particulièrement heureux. « Le Domaine Forget, c’est là où j’ai fait mes premiers pas au Québec. J’avais 17 ans et j’ai ressenti quelque chose de très fort. J’hésite avec les mots, car quand on est musicien, on a toujours l’impression que nos mots sont à côté, qu’ils ne sont pas assez précis. Dès que je suis arrivé à l’aéroport de Québec à l’époque, je me suis senti sur une terre extrêmement accueillante et, surtout, je me suis senti heureux. Ce coup de foudre, je le ressens toujours, alors que cela fait cent fois que je suis revenu. »

Le Québec inspire l’écrivain qui sommeille en Alexandre Tharaud ; celui qui nous a donné un très bel ouvrage intitulé Montrez-moi vos mains, paru en 2017 : « J’ai même commencé un livre qui s’intitulerait Montréal. J’en ai écrit deux chapitres. Je ne sais pas si cela va donner quelque chose. J’écris beaucoup, mais cela n’aboutit pas forcément. »

On apprend ainsi qu’Alexandre Tharaud réside à Montréal depuis le 1er avril et qu’il ne quittera la métropole que le 31 juillet. « Je vis dans un appartement que je loue à des amis, sur le Plateau. Je sais cela fait très cliché du Français à Montréal, mais j’adore ce coin-là, ce bonheur paisible. »

Apprivoiser l’ami

Bientôt, l’engagement prendra une autre forme : « J’ai acheté un appartement, en construction au centre-ville de Montréal. Je l’aurai dans un an. Je voudrais qu’il serve aussi pour des amis. » Et le pianiste poursuit : « J’aurai 50 ans cette année. Cela fait donc 33 ans que je rêve d’avoir un pied-à-terre ici. Au fond, c’est ridicule d’avoir attendu si longtemps. »

L’idée est de résider à l’avenir quatre mois par année dans la métropole et huit mois à Paris. Il n’est pas envisageable que le pianiste s’installe complètement ici, car il se produit beaucoup en Europe et en Asie. « Je ne me vois pas faire des allers-retours toutes les semaines. Paris ou Londres sont des villes idéales pour mener une carrière internationale. Vous remarquerez au passage que beaucoup d’artistes américains ne jouent quasiment qu’aux États-Unis parce qu’on ne peut pas jouer partout, et une carrière s’inscrit sur le long terme dans les pays dans lesquels on revient chaque année. À mon âge, il est d’ailleurs plus intéressant de réduire le nombre de pays que de l’augmenter. »

En avril, Alexandre Tharaud a peu goûté à l’arrivée tardive du printemps. « En fait, j’étais très peu ici. Je donnais des concerts aux États-Unis et faisais des allers-retours. Mais au lieu de revenir “chez moi” à Paris après les concerts, je revenais “chez moi” à Montréal. C’était un bon exercice pour voir comment je pouvais vivre ici quand il pleut. Sentir Montréal de l’intérieur, c’est cela qui m’intéressait. C’est comme pour les personnes. Si vous avez un nouvel ami, vous avez un coup de foudre amical, mais tout au long de la vie et de cette amitié qui se tisse, vous allez découvrir cet ami. De la même manière, je découvre de plus en plus Montréal, non pas comme un touriste, ni comme un Français qui aime Montréal, mais vraiment de l’intérieur, dans le cadre d’une vie normale. »

Alexandre Tharaud est fort peu souvent à Paris. « C’est très compliqué d’organiser une vie de pianiste, car on voyage tout le temps. Mais, en même temps, il faut un ancrage affectif, familial, psychologique et nerveux très solide. Il faut donc une maison, un lieu dans lequel on peut se ressourcer régulièrement. Mais en même temps, on n’a pas l’occasion d’y aller très souvent. »

« Paris a changé. L’atmosphère est très dure. Il y a beaucoup d’animosité, de l’insécurité. Je ressens un grand sentiment de sécurité à Montréal. Dans mon immeuble de 14 appartements à Paris, certaines personnes ne se disent même pas bonjour parce qu’elles se détestent. Un ami Brésilien me disait que les Parisiens sont les seuls capables de dire : “Je suis désolé” en arborant un large sourire. C’est assez vrai. De ce point de vue, quand je suis à Montréal, je suis à l’opposé de Paris. »

« Ensuite, il y a un parcours. J’ai un parcours amoureux, familial, avec des attaches affectives fortes ici. Il y a aussi la manière dont est organisée la ville. Paris est dans un bassin. On peut ne pas y voir le ciel pendant un mois, il y a des rues étroites. Cette ville peut être “enfermante”. »

J’ai un parcours amoureux, familial, avec des attaches affectives fortes ici

Le bonheur ressenti par le pianiste ici a des répercussions musicales. « Je fais mes répétitions de piano à McGill, et j’ai l’impression de faire en trois heures ce qui me prend trois jours à Paris. Tous les artistes, notamment les écrivains, ressentent cela quand ils ne sont pas dans leurs murs avec leurs souvenirs, leurs livres, qui rassurent mais alourdissent la vie. Quand on est loin, on s’allège. En ce qui me concerne, plus je suis loin, plus je m’allège et plus les choses sont faciles. »

Les présences d’Alexandre Tharaud à Montréal dans le futur seront dictées par les dates de concerts : « Je sais déjà dans quatre ans quand je serai ici. Ce sera plutôt le printemps et l’été avec des voyages aux États-Unis et en Amérique du Sud, où l’on trouve des salles magnifiques et pleines d’un public assidu et connaisseur. »

Pour l’instant, les institutions musicales n’en tirent pas encore parti, puisqu’un retour d’Alexandre Tharaud avec Yannick Nézet-Séguin à la Maison symphonique n’est pas encore prévu. Le disque des concertos de Ravel ne s’est d’ailleurs pas encore concrétisé, mais ce n’est que partie remise tant des souvenirs forts unissent les deux artistes, ceux de la tournée européenne du Métropolitain en décembre 2017.

Un an et demi après, cela reste-t-il un souvenir aussi puissant pour Alexandre Tharaud ? « Comme vous, j’étais acteur à l’intérieur et à l’extérieur, mais avec le temps, je me rends compte que c’est vraiment marquant et qu’il s’est passé quelque chose de spécial. On a beaucoup ri, beaucoup pleuré. Mais ce qui n’était pas commun, c’était que pendant des concerts symphoniques, il y ait autant de gens qui pleurent. »

Même, et surtout, à Paris !

Dans les festivals en fin de semaine

Lanaudière. Michael Spyres avec orchestre (samedi). Nicolas Ellis, le Métropolitain et Stéphane Tétreault (dimanche)

Forget. Alexandre Tharaud (samedi), Jean-Philippe Tremblay et l’Orchestre de la Francophonie avec Marina Thibeault et Kerson Leong (dimanche)

Orford. Hommage à Count Basie (samedi), Journée de la famille (dimanche)

Concerts Lachine. Journée de la guitare (samedi), Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin (dimanche)

Musique et autres mondes (Ottawa). Quatuor Borodine, Milos et Mathias Maute (samedi et dimanche)

Cinq incontournables d’Alexandre Tharaud

Bach : Concertos italiens. Harmonia Mundi (2005)

Bach : Variations Goldberg. Erato (2015)

Couperin : Tic Toc Choc. Harmonia Mundi (2007)

Scarlatti : Sonates. Erato (2011)

Schubert : Sonate Arpeggione, avec Jean-Guihen Queyras. Harmonia Mundi (2006)
 

Alexandre Tharaud

Au Domaine Forget, samedi, 20 h. Couperin : Sept pièces. Beethoven : Sonate no 30. Hahn : Versailles. Ravel : Sonatine, La valse.

Dernier disque paru : Beethoven : Sonates pour piano nos 30, 31 et 32. Erato.