Cinquante ans de combat pour l’Art Ensemble of Chicago

Ce que Roscoe Mitchell (à gauche), Don Moye (à droite) et leurs 16 complices proposent est au fond de la musique contemporaine rythmée par des percussions africaines.
Photo: Pi Recordings Ce que Roscoe Mitchell (à gauche), Don Moye (à droite) et leurs 16 complices proposent est au fond de la musique contemporaine rythmée par des percussions africaines.

C’est bien simple : au tableau des formations, hormis les big bands, qui ont compté et comptent encore, il faut toujours inscrire le nom de l’Art Ensemble of Chicago aux côtés des quintets de Miles Davis-John Coltrane et Charles Mingus, des quartets de Thelonious Monk, Charlie Parker, du Modern Jazz Quartet, des Jazz Messengers et trois ou quatre autres. Car cela fait 50 ans que l’Art Ensemble poursuit sa route sans n’avoir jamais cédé une note aux sirènes des compromissions. Pour souligner ce demi-siècle, cette formation propose un album-anniversaire regroupant deux compacts : We Are on the Edge sur étiquette Pi Recordings.

Pendant une trentaine d’années, l’Art Ensemble compta cinq membres. Cinq multi-instrumentistes qui ont exploré les musiques d’Afrique et du Moyen-Orient, qui ont joué dans tous les recoins du monde et qui ont surtout produit plus d’un chef-d’oeuvre, notamment l’album Urban Bushmen sur ECM. Aujourd’hui, à la suite des décès de Lester Bowie, de Joseph Jarman et de Malachi Favors, ils ne sont plus que deux : le saxophoniste Roscoe Mitchell, 78 ans, et le percussionniste Don Moye, 73 ans.

Mitchell continue de se produire inlassablement aux quatre coins de la planète — il vient régulièrement à Montréal —, en solo, en duo ou à la tête d’un octuor, en plus d’enregistrer avec une régularité métronomique. Quoi d’autre ? Il est professeur titulaire de la Chaire Darius Milhaud à l’Université de Californie à Oakland. Don Moye, il n’est pas innocent de le souligner, habite depuis des années la ville la plus afro-orientale d’Europe : Marseille. Là-bas, entre la calanque de Cassis et le port de Palavas, il se produit avec des musiciens rompus aux traditionsmusicales du Maroc ou du Mali. Bien.

La première chose qui frappe avec ce nouvel album est l’architecture instrumentale. Plutôt que de remplacer les morts par un nombre équivalent de musiciens, ils ont décidé d’élargir le spectre sonore. Cette production a été réalisée par une formation comptant 18 exécutants. Jamais l’Art Ensemble of Chicago n’avait proposé en son temps un disque fait avec autant de solistes.

Ceci explique cela : jamais la musique de cette entité n’a été aussi orchestrale, voire symphonique, que ce double album enregistré en studio et en spectacle. Autrement dit, c’est très écrit, très arrangé. Le résultat étonne par le côté méditatif qui distingue certaines compositions, ou l’aspect austère qui en caractérise certaines autres.

Ici, il n’y a rien qui relève du be-bop ou du free-jazz dont l’Art Ensemble avait fait son miel. Car ce que Mitchell, Moye et leurs 16 complices proposent est au fond de la musique contemporaine rythmée par des percussions africaines. Bref, les deux nommés se sont appliqués à faire l’alchimie des travaux effectués par Milhaud, Bartok, Alban Berg ou Luciano Berio avec les traditions percussions de l’Afrique noire. Et puis…

Et puis comme nos deux amis ont été et restent des politiques — pendant trois ans, le FBI d’Edgar Hoover les a agacés, pour rester très modéré, car certain qu’ils étaient haut placés dans les Black Panthers —, ils ont émaillé leurs nouvelles compositions de mots. Lesquels ? Ceux de l’indignation, de la révolte. Leur slogan, faut-il le rappeler, reste « The Great Black Music : Ancient to The Future ». Autrement dit, We Are on the Edge est le fond sonore du mouvement Black Lives Matters. Enfin !

We Are on the Edge : A 50th Anniversary Celebration

Art Ensemble of Chicago, Pi Recordings