La francophonie est dans la Place

Philippe Brach sur scène sans concept extravagant, voilà une proposition rafraîchissante
Photo: Philippe Ruel Philippe Brach sur scène sans concept extravagant, voilà une proposition rafraîchissante

Au lendemain de la Carte blanche décernée à Éric Lapointe, poursuivons notre virée festivalière du côté franco de la musique. L’affiche d’hier à la place d’Youville était aussi alléchante que diversifiée, de la chanson électronique de l’attachant Voyou à la poésie rock de l’incandescente Salomé Leclerc jusqu’au folk-rock bordélique de Philippe Brach, le clou de cette belle soirée au Festival d’été de Québec.

Après plusieurs concerts vus place d’Youville, il semble se dégager une constante : il n’y a pas foule en ouverture de soirée, à 18 h, mais les festivaliers qui répondent présents le font parce qu’ils sont de vrais fans. Le Parisien Voyou (Thibault Vanhooland au civil), heureux comme un poisson dans l’eau, ne s’est pas du tout formalisé de la taille de son auditoire : « Ça se remplit un peu, quand même ! Moi, je pense qu’on va y arriver, on va remplir cette place ! » a-t-il blagué vers la fin de son concert.

Vrai, alors que le soleil s’effaçait peu à peu derrière un voile nuageux annonçant malheureusement une fin de semaine moins ensoleillée, les amateurs de pop franco convergeaient de plus en plus nombreux vers la Place. Ceux qui étaient là depuis le début ont passé un agréable moment avec le souriant auteur-compositeur-interprète, aussi à l’aise à la trompette qu’à la guitare et au piano. Aux machines, aussi : candide, il nous expliquait qu’il fut contraint de prendre l’avion sans ses trois accompagnateurs. De ça non plus, il ne s’est pas formalisé ; pigeant à sa guise et sans plan établi dans sa banque de chansons, il est passé de la pop électro dansante à la chanson-bossa-nova à pitons, à la techno plus rugueuse avec beaucoup d’entrain.

Photo: Philippe Ruel La chanson électronique de l'attachant Voyou a envahi la Place d'Youville.

C’est avec l’accrocheuse chanson titre du EP On s’emmène avec toi qu’il a choisi de lancer son concert en one-man-band, micro dans une main, baguette lui servant à frapper une batterie électronique dans l’autre. Sous ses airs enfantins et ses rythmiques colorées se cache cependant un parolier fin, tantôt conteur (Les trois loubards, dont plusieurs fans connaissaient le texte par cœur), tantôt plus sérieux, comme sur La serre, chanson prophète de malheur. Voyou solo à l’heure de l’apéro, c’était parfait ; vivement son retour en nos terres et avec son groupe.

Public attentif et poésie rock

À 19 h 30, Salomé Leclerc renouait avec le public du FEQ, ravie, disait-elle, de présenter le matériel de l’excellent album Les choses extérieures, paru l’automne dernier. La Place était alors beaucoup plus occupée et la qualité d’écoute du public, remarquable : un silence admiratif durant les moments les plus calmes de son concert autrement cru, rugueux et électrique — en concert plus encore que sur disque, Salomé Leclerc offre un savoureux contraste entre les textures rock aventureuses générées par son orchestre et le timbre, fin et clair, de sa belle voix.

Oui, les belles du nouvel album ont été largement présentées ; néanmoins, Leclerc a parti la machine avec l’impeccable Arion de 27 fois l’aurore (2014), autre petit bijou de chanson rock moderne. Salomé Leclerc, c’est un peu notre PJ Harvey, certes plus sage, son jeu de guitare pourtant spontané en concert s’arrêtant tout juste devant le mur de distorsions. Une PJ plutôt guidée par les mélodies intrinsèques à la langue française, coulante et riche dans ses mots à elle. Successions d’impressions fortes, de textes misant sur les effets de répétition, jamais surchargés : « Le trajet n’a plus d’importance / L’arrivée déçoit / Le trajet n’a plus d’importance / Entre ici et chez toi », chante-elle sur Entre ici et chez toi, de son dernier album, avec ce sens de la concision qui dit tout, tout court.

À ses côtés, le bassiste-violoncelliste Philippe Brault, le batteur et claviériste José Major, la choriste et percussionniste Audrey-Michèle Simard, musiciens aux multiples talents, tous admirables dans leurs rôles mercredi soir, celui d’en faire juste assez pour soutenir ce climat de tension constante, d’affronts entre les rythmes cassants et les harmonies recherchées, dans la chanson de Leclerc. Nous nous sommes régalés.

Moins extravagant, tout aussi chantant

Philippe Brach sur scène sans concept extravagant, voilà une proposition rafraîchissante. Quatre mois après son récital Boum Dang Sangsue ! présenté à la Maison symphonique avec l’Orchestre de l’Agora, on retrouvait l’énergumène dans le confort d’un joli band folk-rock, trois guitares, deux batteurs-percussionnistes, et une rondeur dans le son qui accompagnait aussi bien les passages plus rock que les moments destinés à groover.

La soirée a pris la couleur de La peur est avalanche, servie au début de son concert, passé 21 h : une fausse paix folk perturbée par des hoquets de rock. L’escogriffe à chapeau, il nous a brassés toute la soirée comme ça : une douceur, deux ou trois niaiseries placotées entre les chansons, une décharge d’énergie, puis une chanson douloureuse. « Je sais que ça ne paraît pas en écoutant mes tounes, mais je suis de super bonne humeur ! » a-t-il lancé après avoir entonné la planante Si proche et si loin à la fois, de l’album Portraits de famine (2015).

Cette fois, la place d’Youville débordait de spectateurs qui tentaient parfois de chanter aussi fort que lui les textes de ses chansons. Une soirée de communion au-dessus de laquelle planaient quelques effluves de cannabis encourageant les chorales spontanées, comme celle qui s’est formée durant la ballade Alice, elle aussi tirée de son premier album. Durant la première moitié du spectacle, Brach s’est payé Sittin’ on the Dock of the Bay d’Otis Redding, chouette, mais nettement moins réussie et groovy que sa version de Grandma’s Hands du grand Bill Withers, version qu’il a rebaptisée Mes mains blanches sur son plus récent album, Le silence des troupeaux (2017). Là, après une enfilade de ballades et de titres folk plus précieux, l’orchestre est sorti de ses gonds pour nous entraîner dans un long et juteux jam soul-rock. C’était Philippe et son Brach Orchestra au sommet de leur art.