«On a un métissage en fonction de nos racines»

Jean-Michel Blaise et Mélissa Laveaux partageront l’affiche à l’occasion du Festival d’été de Québec.
Photo: Tijana Martin La Presse canadienne Jean-Michel Blaise et Mélissa Laveaux partageront l’affiche à l’occasion du Festival d’été de Québec.

À première vue, presque tout sépare la musique cinématographique du pianiste néoclassique Jean-Michel Blais et celle de la suave chanteuse et guitariste Mélissa Laveaux, qui a livré son dernier disque, Radio Siwèl, dans la langue de ses parents, Haïtiens. Mais en plus de partager l’affiche de l’Impérial ce mardi au Festival d’été de Québec (FEQ), les deux artistes entretiennent en réalité une réflexion sur les influences, le métissage et l’utilisation (ou pas) des mots.

Bien sûr, au FEQ, les festivaliers ont une passe universelle plutôt que des billets spécifiques et peuvent donc assister uniquement à l’un ou l’autre des spectacles de cette carte double. « Mais il n’y a aucun problème à ce que se confrontent ces deux genres musicaux ni à les programmer dans une même salle, lance Jean-Michel Blais. Et la pire affaire avant un concert de piano, c’est un autre pianiste. »

Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse La chanteuse, Mélissa Laveaux

Avant la musique instrumentale évocatrice aux touches électroniques de Blais, ce sera donc la native d’Ottawa Mélissa Laveaux qui montera sur scène avec une tout autre énergie, elle qui livre en créole des versions blues modernes de chansons traditionnelles haïtiennes. Le Devoir a joint les deux artistes lors d’entrevues séparées, forcées par le décalage horaire — Laveaux vit à Paris — et leurs agendas bien remplis.

« On a un métissage en fonction de nos racines respectives, analyse Jean-Michel Blais, qui vient de voir la musique qu’il a composée pour le plus récent film de Xavier Dolan récompensée à Cannes. Moi, par exemple, j’ai un métissage à mi-chemin entre la pop et le classique, et même dans l’interprétation, ça oscille entre du classique de haut niveau et des pièces que tu pourrais jouer. »

Au bout du fil dans un café de Londres où elle est de passage, c’est une Mélissa Laveaux enthousiaste qui accepte de discuter de sa démarche. « Pour moi, c’est cette idée de recomposer avec les éléments qui sont autour de nous. Ces chansons ont quelque chose de très personnel, mais aussi de locavore, explique-t-elle. Je viens de loin, et les chansons viennent de loin, mais après, ç’a été vachement fait avec les intentions et les influences que j’avais autour de moi. Et avec ce que j’ai écouté, et ce que j’ai appris avec la musique française depuis dix ans. Et avec les musiciens avec qui je joue depuis longtemps aussi. »

À qui appartiennent les airs ?

Dans le livret de son plus récent disque complet, intitulé Dans ma main, Jean-Michel Blais accompagne chaque titre d’une citation ou d’une inspiration, d’Arcade Fire à Safia Nolin en passant par Basquiat et Saint-Denys Garneau. Mélissa Laveaux, elle, est littéralement plongée dans le patrimoine musical d’Haïti.

« Mais ça m’a pris beaucoup de temps à lancer ce projet parce que je me disais que je n’avais pas le droit de prendre ces chansons-là, car je ne suis pas née à Haïti et qu’elles ont une source politique très militante, en fait. Oui, je suis une fille haïtienne de deux parents haïtiens. Je ne devrais pas me poser cette question, mais j’avais vraiment peur de faire de l’appropriation culturelle », admet-elle.

Dans sa réflexion, elle en est venue à la conclusion qu’elle pouvait « emprunter » les chansons seulement si elle était « une ambassadrice de la culture, si elles servaient d’outils pour mettre l’attention sur Haïti ».

La question est plus éthique que légale, croit pour sa part Jean-Michel Blais, qui parle de la notion d’appropriation musicale. « Ça existe depuis toujours », estime-t-il, évoquant « les nationalistes » comme Chopin ou Dvorák, qui s’inspiraient de la musique du peuple pour en faire « une musique dite savante ».

« On pourrait voir ça comme l’appropriation d’une classe sociale sur une autre. En fait, aujourd’hui, on dénoncerait ça. Peut-être qu’à l’époque, c’était une célébration de la valeur de cette musique ? En tout cas, ça parle probablement plus de l’époque qui regarde tout ça. »

Je me disais que je n’avais pas le droit de prendre ces chansons-là, car je ne suis pas née à Haïti et qu’elles ont une source politique très militante

 

Après, il y a la notion même de droit d’auteur, ajoute le pianiste. Mélissa Laveaux, par exemple, raconte avoir refusé de s’approprier les chants anonymes de son patrimoine. Mais la ligne reste parfois floue entre citation et inspiration.

Dans sa pièce Roses, Blais explique, par exemple, avoir inclus une référence à Rachmaninov — et par le fait même à la pièce All By Myself d’Eric Carmen, popularisée ici par Céline Dion. « Dans la même pièce, il y a aussi une série d’accords que les gens associent à Radiohead. C’est un clin d’oeil, mais est-ce que c’est assez pour dire que je leur dois de l’argent ? Je ne crois pas. C’est une série d’accords typiques hispaniques, qui est là dans le flamenco depuis toujours. Mais nous, ça nous renvoie à [Radiohead] parce que c’est comme ça que c’est entré dans notre culture. »

Y’a les mots

Les auditeurs des musiques de Blais et Laveaux sont par ailleurs mis devant un enjeu à la fois différent et similaire : celui du rapport aux mots. Le premier n’en utilise pas, et la seconde utilise une langue que peu de gens comprennent.

« En général, je suis assez bavarde sur scène entre les chansons, rigole la guitariste, expliquant qu’elle peut donner un peu de sens en amont des morceaux. Mais je suis dans une phase de ma vie de mi-trentenaire où j’essaie de faire en sorte que tout ce que je fais soit bourré d’intentions. Quand je suis en train de jouer, j’essaie de partager un sentiment, ce que la chanson exprime. Par le jeu, ma voix ou le truchement des yeux… »

Pour Blais, l’intention ne passe pas par la parole, affirmant qu’il n’arrive jamais à trouver les bons mots pour exprimer avec clarté ce qu’il ressent. « Ça me limite beaucoup. Quand j’arrive en musique, j’ai l’impression que je peux parler de tout, et qu’en une note, je peux changer la direction. »

Mélissa Laveaux et Jean-Michel Blais

En spectacle au Festival d’été de Québec, le mardi 9 juillet à l’Impérial, dès 20 h.