Little Steven et… les autres: le bon grain et l’ivraie sur les Plaines d'Abraham

Steven Van Zandt alias Little Steven nous a convié à une véritable grand-messe «rock’n’soul»<em> </em>salvatrice, samedi soir au Festival d'été de Québec.
Photo: Renaud Philippe / FEQ 2019 Steven Van Zandt alias Little Steven nous a convié à une véritable grand-messe «rock’n’soul» salvatrice, samedi soir au Festival d'été de Québec.

Et vlan ! Dans les dents ! Little Steven et ses Disciples Of Soul attaquent les Plaines d’Abraham comme si c’était une plage du débarquement de Normandie il y a 75 ans. Ou plus justement : le boardwalk d’Asbury Park, New Jersey ! Pas de quartiers. Dans la famille de musique des Jukes de Southside Johnny et des E Streeters de Springsteen, on ne sait pas faire autrement : c’est rentre-dedans où ça ne vaut pas le coup. Le rock’n’soul doit donner du souffle, du courage, soulever, permettre de communier, impossible de vouloir moins. Et Little Steven et ses Disciples sont en mission.

Qu’importe l’heure. Qu’importe le contexte. Que ce soit à 19 h, en première partie d’une affiche « classic rock » plus que télégraphiée, que les gens soient là parce que c’est le festival et que tout est bon à prendre, Little Steven nous convie à une véritable grand-messe rock’n’soul salvatrice. Comme Jake Blues dans le film des Blues Brothers, on va voir la lumière !

Photo: Renaud Philippe / FEQ 2019

« It’s a holy day in rock’n’roll, I don’t know if you’re aware of that », nous informe Steven Van Zandt comme il le ferait à son Underground Garage, l’émission de radio / balado qu’il anime depuis 2002. « July 6 th, that’s the day John Lennon met Paul McCartney, at St-Peter’s church In Liverpool, 62 years ago ! » Entendez : c’est là que ça s’est passé, c’est l’électricité de ce moment qui fournit le courant ce samedi soir sur les Plaines.

Il faut entendre tout ce qu’il y a dans ces chansons bien nommées — Communion, Love Again, Superfly — qui proviennent majoritairement des albums de la récente renaissance de Little Steven l’artiste solo : Summer Of Sorcery et Soulfire. C’est en concentré toute l’histoire du rock, du soul, du r’n’b, du garage, du funk, du boogie, du rock latino. Les choristes pourraient être les Sweet Inspirations ou les Blossoms, les cuivres pourraient être les Bar-Kays, les références sont brandies fièrement, mais transcendées : c’est le « New Jersey Big Rock’n’Roll Sound » au superlatif.

Les cinquante minutes allouées passent comme une tornade. La foule a été emportée, brassée, gagnée. Imaginez les deux heures du spectacle complet, good god almighty ! « See you in Montreal on Monday », n’oublie pas de mentionner Little Steven en partant. Deux heures de Little Steven et ses Disciples Of Soul au théâtre L’Olympia, ce n’est presque pas croyable. Oh qu’on y sera. On y est même un peu déjà.

La légitimité relative de l’héritier Bonham

Après ça ? Faudrait au moins The Who, comme en 2017 au même endroit. Ou les Stones, carrément. Qu’obtient-on ? Un ersatz d’ersatz, le Jason Bonham’s Led Zeppelin Evening (le JBLZE, pour les intimes). Un groupe-hommage dont le batteur se trouve à être le vrai de vrai fils de John Bonham, le fameux porte-massue du vrai de vrai groupe britannique. N’importe quoi. Manque un avertissement : substitut alimentaire, succédané. Du tofu que l’on ferait passer pour du boeuf de l’ouest catégorie A.

Il faut bien le dire : la légitimité de l’héritier génétique est plus que relative. Ça n’empêche pas l’accueil extatique du public. Les gens s’y croient, faut croire. On se croirait à Lourdes, tellement c’est lourdaud. Même en fermant les yeux pendant Good Times, Bad Times, Ramble On, Stairway To Heaven ou Rock’n’Roll, on est encore dans le simili-semblant pataud. Jusqu’au gong qui sonne faux. Et la Gibson à deux manches fabriquée au Japon. Au Verre Bouteille un soir bien arrosé, ce serait du karaoké pas méchant joué par des fans sans prétention. Mais ça ? Après Little Steven, misère de misère ! Jamais le bon grain n’aura été aussi manifestement séparé de l’ivraie.

Lynyrd Skynyrd, ou le baroud d’honneur des morts-vivants

Pourquoi faire ? C’est la question qui s’impose assez tristement mais fatalement, une petite quinzaine de minutes après l’entrée en scène de Lynyrd Skynyrd, tête d’affiche de ce samedi soir sur les Plaines. Rarement aura-t-on ressenti aussi cruellement l’impression d’une perpétuation inutile. Même si c’est Johnny Van Zant, le frère du regretté Ronnie des années glorieuses, qui chante, même s’il y a encore Gary Rossington au poste (c’est le seul survivant de la formation d’origine), même si la plupart des membres actuels font officiellement partie de Skynyrd depuis des décennies, le constat demeure : le groupe aurait dû cesser d’exister en 1977.

Cela s’entend, cela se voit : ça roule à vide, sur le pilote automatique, le groupe est devenu son propre groupe-hommage, ce qui est encore plus triste que l’ersatz de Jason Bonham. De la vieille peinture à numéros, craquelée, un vestige. Comme les drapeaux conférédés qui flottent parmi la foule. Franchement, on est chez les morts-vivants, et les fantômes ne festoient pas. Personne ne doute de la sincérité des musiciens, qui ont vécu avec ces hymnes du rock sudiste toute leur vie. Il se donne entièrement, le Rickey Medlocke interviewé dans Le Devoir de vendredi.

N’empêche qu’on est ici dans un lieu malaisant : une sorte de nécropole du rock. Entendre ainsi les Saturday Night Special, The Needle And The Spoon, Don’t Ask Me Questions et autres formidables chansons des premiers albums, qui constituent l’essentiel du répertoire, ressemble à de l’acharnement thérapeutique. On finit par redouter le moment où seront ravivées pour une énième fois les Sweet Home Alabama et Free Bird. Pitié pour les hymnes des années 1970, qui méritent de reposer en paix, et n’exister que sur les vinyles d’époque et les rééditions (on les voit tourner sur l’écran géant, un comble). Ou alors en versions réintentées par d’autres. Vous savez quoi ? Le moment le plus authentique du spectacle aura été une reprise de J.J. Cale. They Call Me The Breeze. Celle-là, au moins, appartenait au présent de la version proposée par ces musiciens très capables quand ils sortent du cercueil. Et pas du tout fantômes.