Bonne écoute, mon amour!

C’est à Victor Simoneau-Helwani (à gauche) et Sébastien Desrosiers, de l’étiquette Trésor National, que l’on doit la ressortie de la bande originale du film «Viens, mon amour».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est à Victor Simoneau-Helwani (à gauche) et Sébastien Desrosiers, de l’étiquette Trésor National, que l’on doit la ressortie de la bande originale du film «Viens, mon amour».

Le diamant pénètre le sillon du vinyle 180 grammes de la réédition, en épouse les creux et saillies, en saisit les contours. Jouissance auditive, évocations suggestives. Des cuivres qui pétaradent au lit, des guitares funky-psych au rythme des ébats, de la pop coolissime et de la bossa pour lubrifier le tout sans s’énerver le poil des jambes pendant la partie de jambes en l’air : c’est le programme que propose la bande sonore absolument géniale créée en 1970 par le pianiste-compositeur-arrangeur-chef d’orchestre Paul Baillargeon avec le producteur Dean Morgan pour le film québécois Viens, mon amour.

Viens, mon amour ? Nous, pas connaître. C’est pourtant, comprend-on en lisant la grande double feuille insérée amoureusement dans la pochette, le troisième long métrage « softcore » que produisit Cinépix, après les immenses succès populaires de Valérie (1968) et de L’initiation (1969), déclencheurs de la déferlante de ce qu’on appela au Québec « les films de fesses », véritable partouze commerciale du cinéma d’après la Révolution tranquille. Film néanmoins plus que méconnu, fut-ce par les aficionados du genre. C’est à Sébastien Desrosiers, historien autodidacte de la chanson d’ici, belle tête chercheuse à lunettes, grand dénicheur de pépites psychotroniques, que l’on doit la ressortie inespérée de ce chef-d’oeuvre oublié. Lui et Victor Simoneau-Helwani, cofondateurs de l’étiquette Trésor National.

«Viens, mon amour», la bande originale du film

Chef-d’oeuvre

Oui, oui, chef-d’oeuvre. Pas le film, le disque. L’enseigne Trésor National n’est pas décorative : les compères pèsent leurs mots. Desrosiers en rajoute : « Paul Baillargeon ne manque pas de génie, ça, c’est certain. Il faut imaginer cet immense musicien, cet audacieux, ce chef d’orchestre ambitieux, à qui l’on permet de réaliser un véritable fantasme de création en liberté… » Un peu beaucoup à la façon de Miles Davis improvisant sur les images d’Ascenseur pour l’échafaud. « Paul Baillargeon m’a confié l’an dernier qu’on lui avait donné carte blanche, carrément. En studio avec ses musiciens, ils improvisaient, à partir de rushes en noir et blanc. Des scènes tournées dans la journée. Toutes les pièces ont été faites comme ça, composées sur le tas par Paul Baillargeon et Dean Morgan, arrangées par Paul, jouées par Paul avec le Josiane String Quartet, les cuivres de L’Infonie et pas mal d’autres, en quelques jours. Et le résultat est stupéfiant. »

Le film, descendu aux enfers par la critique, fit long feu dans la mémoire du cinéma québécois, mais tint néanmoins l’affiche plus d’un an dans l’une ou l’autre des salles les plus obscures de la Belle Province, et trouva moult preneurs à l’international. En ces temps où le bouche-à-bouche fonctionnait mieux que le bouche-à-oreille (les interurbains coûtaient un bras), on savait fourguer le produit dans le monde de la série B égrillarde. « Il va être présenté hors compétition à Cannes ! »

« Viens, mon amour a fait le tour de la planète ! C’est probablement l’un des films québécois les plus distribués à l’époque. Europe, Asie, jusqu’en République centrafricaine, c’est fou ! Entre 1970 et 1977, une bonne cinquantaine de pays. Avec des affiches différentes. Et des titres différents. En France, ça s’appelait Initiation d’une lycéenne ; en Italie, c’est Lorna, trop pour un seul homme ; en Angleterre, Sex Isn’t Sin, et ainsi de suite. Mais la trame sonore est uniquement sortie au Canada, et le disque est introuvable : il faut compter entre 200 et 300 dollars pour l’acquérir, si on est chanceux. Une réédition s’imposait. »

Aux petits soins

Réédition de qualité supérieure. Si les bandes multipistes ont disparu, le disque a bénéficié d’un rematriçage attentif, à partir d’une bonne copie de la bande maîtresse (oui, tous les mots ont un double sens dans cet article…). Chez Cinépix, on espère conclure une entente avec Éléphant, non seulement pour Viens, mon amour, mais aussi pour toute une série de films plus ou moins oubliés de notre cinéma de genre. Desrosiers aime ces films, et celui-là tout particulièrement. « C’est un peu long, mais il y a vraiment de bonnes scènes. À ma connaissance, c’est le premier film québécois où l’on voit un trip d’acide. » Bon argument. Mettant en vedette André Lawrence, Monique Mercure, Pierre Létourneau et « Candy Greene, qui dansait à Jeunesse d’aujourd’hui », Viens, mon amour a tout pour justifier un culte irrépressible. « Notre premier but, à Trésor National, c’est de faire vivre des musiques québécoises méconnues, voire inédites. Je rêve de dire un jour : voici la première édition d’un superbe album que vous n’avez jamais entendu ! » Il en frétille. « Ça fesserait ! »