La mission éducative rock’n’soul de Little Steven

Appelez-le Little Steven ou Stevie, jamais Steve. Et limitez au strict minimum les références à Bruce Springsteen.
Photo: Christophe Smith Associated Press Appelez-le Little Steven ou Stevie, jamais Steve. Et limitez au strict minimum les références à Bruce Springsteen.

Conseils d’ami, précise-t-on en amont. L’appeler Little Steven ou Stevie, jamais Steve. Et limiter au strict minimum les références à Bruce Springsteen. Ah, d’accord. Surgit l’image de Steven Van Zandt en Silvio Dante, le consigliere de Tony Soprano. Comme si la série télé avait été une téléréalité, et qu’un mauvais pas du journaliste lui vaudrait des souliers en ciment au fond du Saint-Laurent. Enfer ! Le portable sonne au lieu de la ligne maison. M’sieur Little Steven, pourriez-vous rappeler à l’autre numéro ? « Bonne idée de m’avoir fourni celui-là, alors… » Clic. Sueurs froides. Scène suivante : passage à tabac dans le bureau du Bada Bing ?

Il rigole fort à son bout du fil. Fameux rire étouffé. « C’est mal parti, hein ? » Une petite éternité d’inconfort passe. Parlons d’autre chose. Évoquons ses spectacles de 1983 et 1984 au regretté Spectrum de Montréal. Souvenir formidable en forme d’acouphènes. En décibels, c’était dix fois George Thorogood, jusque là détenteur du record. La comparaison le fait pouffer. « On joue plus fort maintenant… »

Renaissance artistique

Un marrant, Steven Van Zandt. Un marrant content : le retour à la carrière solo de ces dernières années n’était pas « dans le plan de match ». Ses incursions dans la série The Sopranos, entre autres rôles, et surtout l’animation (et la programmation) des quelque 900 livraisons de son émission de radio hebdomadaire, Little Steven’s Underground Garage, l’occupaient bien assez entre les tournées du E Street de Bruce, le copain d’adolescence et frère de rock’n’roll. « J’étais tout à fait heureux de mon sort… et puis en octobre 2016, j’ai reçu cette invitation d’un type un peu timbré qui me disait de raviver les Disciples of Soul et d’aller jouer dans son festival de blues. Je n’avais pas réécouté ma propre musique depuis 20-25 ans. C’était comme découvrir un band oublié. Ça méritait d’être entendu. Alors, je me suis dit : allons-y. Voyons voir si on peut refaire la lien avec les gens. On a enregistré, pour l’album Soulfire, des titres que j’avais écrits ou composés au cours des ans pour d’autres, et puis, à ma grande surprise, j’ai vécu une sorte d’épiphanie ! »

Véritable renaissance artistique, à la fin de la soixantaine. Il s’en étonne encore. « Un monde s’est ouvert, man ! Pas seulement l’envie d’écrire de nouvelles chansons, mais de les écrire sous un autre angle, ni militant comme dans mes disques des années 1980 ni autobiographique. Je me suis mis à écrire pour moi-même comme si c’était pour d’autres. En me mettant dans leur peau. Summer of Sorcery, c’est ça : chaque chanson est comme un petit film où je jouerais un différent personnage, et les possibilités sont infinies, je me sens complètement relancé. »

Un monde s’est ouvert, man ! Pas seulement l’envie d’écrire de nouvelles chansons, mais de les écrire sous un autre angle, ni militant comme dans mes disques des années 1980 ni autobiographique. Je me suis mis à écrire pour moi-même comme si c’était pour d’autres. En me mettant dans leur peau.

L’album est absolument réjouissant, dans la façon de raconter autant que dans la manière de jouer, où les références à toutes sortes de musiques fondatrices entendues à l’Underground Garage font surface. Ainsi entend-on l’écho mélodique de la chanson I Saw the Light (de Todd Rundgren au temps du groupe The Nazz) dans Suddenly. « C’est une façon différente de faire des liens, mais la même intention qu’à l’émission. Je l’assume complètement. » Petit rire étouffé. « Je suis assez constant, finalement… »

Merci, les profs

Tout se tient, en effet. Qu’il se produise en spectacle, qu’il anime son émission, qu’il parvienne à réunir sur scène les membres du mythique groupe The Rascals (puis à en décanter deux comédies musicales avec son Renegade Theatre), qu’il présente des affiches d’artistes rock de garage d’hier et d’aujourd’hui, la même mission se poursuit : lier les gens entre générations. De la même façon qu’en découvrant les Beatles et les Stones au Ed Sullivan Show, il s’est senti « appelé comme des millions d’autres » à propager la bonne nouvelle. « Le rock demeure pour moi le meilleur moyen de réunir les gens. C’est pourquoi notre Forever Rock’n’Roll Foundation a mis en avant le projet TeachRock, qui permet aux professeurs d’utiliser la musique pour enseigner toutes sortes de choses. Pour capter l’attention de ces jeunes qui sont plus rapides et plus intelligents que nous, rien ne bat la musique. » Notez : les profs sont admis gratuitement dans ses spectacles. « With a friend », précise-t-il.

Quand on fait partie du E Street Band, qu’on a accompagné les Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Darlene Love, Ronnie Spector et tant d’autres, qu’on a chanté I Saw Her Standing There avec Paul McCartney, il est difficile de vouloir une vie mieux remplie. Avec qui aurait-il aimé jouer parmi ceux qui n’étaient déjà plus là quand sa renommée a dépassé les limites du New Jersey ? Sam Cooke, Bobby Fuller, Eddie Cochran ? Un gigantesque fou rire jouissif accueille les suggestions. « Ah, aaaaaah ! La liste est longue, man ! Faudrait remonter à Charley Patton ! Oh, man ! Robert Johnson, GSon House, Little Walter, Sonny Boy Williamson, Howlin’ Wolf, oh my God ! Otis Redding, c’est sûr. » Soupir au bout du fil. « Sam Cooke, man ! Accompagner Sam Cooke… » Au moins contribue-t-il à garder leur musique en vie. « C’est vrai ! Ils sont éternels à l’Underground Garage ! Keep listening ! » Oh, que oui. Écouter et réécouter : toutes les émissions « sont entreposées dans le garage ». Entendez : archivées sur le site.

The Summer of Sorcery Tour

Little Steven and The Disciples of Soul. Le 6 juillet en ouverture de soirée sur les plaines d’Abraham (FEQ), et le 8 juillet à L’Olympia de Montréal, avec Garland Jeffreys en première partie.