Dominique Meyer, nouvel homme fort de la Scala de Milan

Dominique Meyer a un plan pour l’opéra milanais: un recentrage identitaire.
Photo: Michael Poehn Wiener Staatsoper Dominique Meyer a un plan pour l’opéra milanais: un recentrage identitaire.

Depuis plusieurs mois, en Europe, le monde de l’opéra est en ébullition. Les directions de deux des plus prestigieuses maisons européennes, l’Opéra de Paris et la Scala de Milan, sont à prendre. Après dix ans de succès à la tête de l’Opéra de Vienne, les observateurs voyaient le Français Dominique Meyer entrer sans coup férir à l’Opéra de Paris. Or, le voilà nommé le 28 juin à la tête de la Scala de Milan. Pour les lecteurs du Devoir, le nouvel homme fort de la légendaire scène milanaise lève le voile sur ses ambitions et les coulisses d’une étrange saga.

« Je suis le type le plus heureux du monde. Personne n’a jamais dirigé l’Opéra de Vienne et la Scala ! » Dominique Meyer, qui a vu la création de cinq opéras de Rossini, trois de Bellini (dont Norma), cinq de Donizetti, sept de Verdi (dont Nabucco, Otello et Falstaff), deux de Puccini, sans oublier Dialogues des carmélites de Poulenc, a tout pour irradier le bonheur. Avant Vienne, raconte-t-il au Devoir, « les années passées au Théâtre des Champs-Élysées ont été 11 ans de bonheur ininterrompu. Et je n’oublie pas ma petite période à l’Opéra de Lausanne [1994-1999]. C’est là où j’ai été peut-être le plus heureux. Car j’y ai réalisé que j’étais fait pour ce genre de travail ». Signe des temps, c’est à Lausanne que Dominique Meyer a rencontré dernièrement le maire de Milan, la ville s’y étant vu, le 24 juin, attribuer les Jeux olympiques d’hiver 2026.

Rendez-vous manqué

Mais, même si Dominique Meyer a su, comme un chat, prestement se retourner sur ses pattes, il ne faut pas être devin pour percevoir que tel n’était pas le plan de match initial. Tout le destinait, sur le papier, à prendre la succession de Stéphane Lissner à l’Opéra de Paris, où il a commencé sa carrière et dont il connaît les rouages. Le poste convoité présente une particularité : le directeur général del’Opéra national de Paris est nommé par décret du président de la République sur proposition du ministre de la Culture.

Il est faux d’avancer, comme le prétend Le Monde en date du 29 juin, que « Dominique Meyer […] est sorti de la course depuis qu’il a été annoncé il y a quelques jours comme le prochain surintendant de la Scala de Milan », car il n’a jamais été dans la course.

« Le 10 mars, j’ai été reçu par une commission de trois personnes, le président du conseil de l’opéra, qui avait trois mois d’ancienneté dans cette fonction, la directrice des spectacles du ministère, qui avait deux mois d’ancienneté dans cette fonction, et M. Laurent Bayle. J’ai présenté mon CV et un projet. Peu de temps après, j’ai reçu un mail du président de l’opéra disant que les conclusions de la commission avaient été transmises au ministre. C’est la dernière information reçue. J’ai appris par les journaux que j’étais soi-disant sur une “shortlist”, mais je n’ai pas eu de signe de vie de qui que ce soit, ni du ministre ni du cabinet de l’Élysée. Donc, je ne sais même pas si j’ai jamais été sur une telle liste. »

Alors que tout le monde s’étonne du délai entre la recommandation (fin mars) et le fait que, trois mois plus tard, aucune nomination ne soit intervenue, Dominique Meyer, qui a travaillé au début des années 1990 au cabinet du premier ministre Pierre Beregovoy, avoue lui aussi n’avoir « jamais vu » tel délai. Pas plus qu’il ne s’attendait à lire dans la presse la liste des candidats auditionnés : « Cela ne me gênait pas, personnellement, puisqu’on savait que je quittais l’Opéra de Vienne en 2020, mais pour des gens qui s’intéressaient à ce poste et qui sont en fonction quelque part, c’est extrêmement désagréable de voir leur nom jeté en pâture. » « Quand j’ai vu que cela se passait comme cela, je me suis concentré sur la Scala ! »

Bien lui en a pris. Changement de décor : « À Milan, j’ai rencontré trois membres du conseil d’administration dépêchés par ce dernier pour entendre les candidats. Ces membres, en place depuis longtemps, ont un amour sincère et une connaissance de l’opéra. Ils sont des amoureux de la Scala. Ils brûlent pour cela. J’ai passé 90 minutes avec ces gens et à la fin, j’avais l’impression d’être avec de vieux copains d’opéra. À l’issue de la discussion en italien, un membre qui n’était pas pour moi au départ m’a dit : “Finalement vous êtes un Italien qui parlez bien le français !” Je me sentais écouté par des gens qui savaient comprendre ce que j’étais en train de leur raconter. »

Plans et réalisations

À Paris, les plans stratégiques de Dominique Meyer étaient peaufinés. « J’avais un projet précis, avec les noms d’un directeur du ballet et d’un directeur musical. En analysant le fonctionnement, je trouvais qu’il y a trop de jours de fermeture. Quand ils ont fait Les Troyens de Berlioz, il y a eu 22 jours de fermeture. À Vienne, j’en ai eu deux. Il y a un problème systémique expliquant cela. Il y a aussi trop de jours où l’Opéra Bastille et le Palais Garnier sont fermés en même temps, ce qui n’est pas acceptable pour un établissement public. Je voulais aussi augmenter le nombre de pièces jouées et réduire le nombre de représentations de chaque pièce : des séries sans fin réduisent la fréquentation et, par ailleurs, ce n’est pas sain qu’un orchestre joue un même opéra 18 fois de suite. Enfin, il faut aller davantage vers le répertoire : refaire toujours de nouvelles productions de La Traviata, je ne vois pas à quoi cela rime. »

À la Scala, Dominique Meyer souhaite analyser l’offre par rapport à la taille de la ville. « Le prix des places a beaucoup augmenté et les abonnements sont en chute libre. On a un peu exagéré. Un billet de première catégorie coûte désormais 300 euros [450 $]. Il faut donc trouver pour chaque représentation 200 couples qui dépensent 600 euros pour s’asseoir au parterre de la Scala ! Or, ce que j’ai fait à Vienne, c’était de tenter d’augmenter les recettes tout en évitant le phénomène d’éviction des amateurs locaux. Nous avons ainsi préservé 70 % de fréquentation locale. » Sur le plan artistique, « le choeur ne peut absorber trois opéras allemands par saison : il faut opérer un recentrage identitaire sur le répertoire italien. Il faut que la Scala soit le théâtre de référence dans l’opéra italien. Il y a plein [d’oeuvres de] répertoire que l’on ne joue jamais. C’est bien de s’ouvrir à Haendel, mais il y a aussi du vrai répertoire italien, comme les compositeurs napolitains ».

À Vienne, le bilan de Dominique Meyer est spectaculaire, avec un taux de remplissage supérieur à 99 % et des revenus de billetterie passés de 28 millions d’euros à 37,8 millions en 2018. Dans ce théâtre de répertoire qui affiche une cinquantaine d’opéras différents par an, dont six nouvelles productions, le directeur a privilégié l’élargissement du répertoire, soit deux à trois opéras jamais joués ou absents de l’affiche depuis très longtemps. « Cela a abouti à un élargissement considérable du répertoire : en 2018, nous avons eu le plus grand nombre de titres joués et de compositeurs de toute l’histoire de l’Opéra de Vienne. »

Il a aussi « revampé » par des metteurs en scène locaux des productions iconiques, telles celles d’Otto Schenk « qui habite à 800 m de l’Opéra et n’est pas revenu dans la maison ». Schenck a dépoussiéré ses Chevalier à la rose, Chauve-souris, Fidelio et Élixir d’amour et, désormais, avec le système d’enregistrement vidéo installé à l’Opéra, ce contenu est documenté avec précision.

Ce système a par ailleurs permis de « réorganiser les rapports de l’Opéra de Vienne avec l’ORF, la chaîne de télévision publique. L’intérêt du diffuseur public pour les retransmissions lyriques et chorégraphiques baissait considérablement, car les coûts techniques sont énormes [200 000 euros]. J’ai passé un accord pour utiliser notre installation et, en 2018, nous avons fait sept retransmissions sur les antennes de l’ORF en 2018, car nos coûts sont de 15 000 à 20 000 euros pour une qualité strictement identique ! »

Au nom des 95 millions d’euros en argent public reçus par l’Opéra de Paris, telles énergie et efficacité valaient peut-être au moins un petit coup de téléphone d’un ministre ou d’un cabinet élyséen. Désormais, c’est l’Italie qui en profitera !

Suspense à l’Opéra de Paris

12 septembre 2018. Annonce de la non-reconduction du directeur Stéphane Lissner au-delà de 2021. Raison officielle : il a atteint la limite d’âge.

Mi-janvier 2019. Constitution d’un comité d’audition comprenant le président du conseil de l’Opéra, une responsable du ministère, Laurent Bayle, le président de la Philharmonie de Paris, le chef James Conlon et la chorégraphe Sasha Waltz.

Mi-mars. La presse publie la liste des onze candidats auditionnés par la commission.

28 mars. Le magazine Challenge dévoile la préselection (fort théorique) de quatre noms : Olivier Mantei (Opéra-Comique et Bouffes du Nord) ; Peter de Caluwe (Théâtre de la Monnaie de Bruxelles) ; Dominique Meyer (Staatsoper Vienne) et Alexander Neef (Canadian Opera Company).

Avril-juin. Les rumeurs veulent que la recommandation du comité favorise Olivier Mantei et Peter de Caluwe.

19 juin. Le ministère de la Culture explique par un « emploi du temps chargé du président » l’absence de nomination, écartant les rumeurs d’une distanciation entre un président très mélomane et les conclusions de son comité.

27 juin. Le Figaro avance le scénario d’une reconduction de Stéphane Lissner pour une année supplémentaire et une nomination d’Alexander Neef à compter de 2022.