Larry Grenadier: une contrebasse et sa grammaire

En 12 morceaux, Larry Grenadier fait vraiment le tour de la contrebasse et de sa grammaire dans son album solo «The Gleaners», paru cet hiver sur l’étiquette ECM.
Photo: Juan Hitters En 12 morceaux, Larry Grenadier fait vraiment le tour de la contrebasse et de sa grammaire dans son album solo «The Gleaners», paru cet hiver sur l’étiquette ECM.

Larry Grenadier connaît bien le refrain. Quiconque évoque un album de contrebasse solo verra apparaître des visages interloqués, puis se fera dire que ce doit être ennuyant (1) et austère (2). Et ce sont là des réactions normales, dit-il : le potentiel global du gros instrument demeure un grand mystère pour la majorité de ceux qui connaissent au moins son existence.

« On a cette habitude d’un instrument dans un groupe qui aura un peu de lumière pour une minute au maximum, disait en entretien à la mi-juin le contrebassiste américain. Les gens n’ont pas idée de la richesse sonore d’une contrebasse. En fait, ils n’ont généralement qu’une idée approximative de ce que c’est. Ça fait partie de ma vie ! »

Grenadier raconte qu’aux États-Unis, quand il se promène avec son instrument dans la rue, on lui demande si c’est un « violoncelle ou une grosse guitare. La culture de la contrebasse n’existe pas ».

Celui qu’on connaît surtout comme membre du Brad Mehldau Trio — une des formations jazz les plus populaires depuis 25 ans — et du Fly Trio vient présenter à Montréal jeudi le résultat du plus grand défi artistique de sa prolifique carrière : un album solo, lancé sur étiquette ECM cet hiver et louangé par la critique. Notamment par le New York Times, qui disait joliment que « c’est un peu comme découvrir les poèmes d’un grand écrivain qui n’était connu que pour ses essais ». Larry Grenadier, versant poésie.

J’ai essayé différents types de cordes, différentes manières d’accorder l’instrument, tout ce qui amène une couleur différente au son. Un des gros obstacles que je voyais au fait de jouer en solo, c’était le danger que ça sonne uniforme.

 

En 12 morceaux, principalement des compositions, Grenadier fait vraiment le tour de l’instrument et de sa grammaire : c’est introspectif, très sensible, créatif, mélodique, profond partout, texturé, contrasté — et enregistré dans les meilleures conditions sonores possibles. Une réussite majeure, de la part d’un artiste convaincu qu’il n’aurait pu atteindre ce résultat plus tôt dans sa carrière.

« Pour moi, étant donné tous les éléments à prendre en compte dans ce contexte pour faire sonner la contrebasse comme je le voulais, je crois que ça ne pouvait arriver qu’après plusieurs années » de jeu et d’exploration, explique l’homme de 53 ans, qui joue professionnellement depuis l’adolescence. En somme, The Gleaners est l’album d’un artiste mature et la somme de sa relation avec la contrebasse.

Quête d’identité… et de sonorités

C’est Manfred Eicher — grand patron d’ECM, mais lui-même ancien contrebassiste — qui a suggéré à Grenadier de se lancer dans cet exercice périlleux. Eicher a l’expérience : le catalogue ECM compte de nombreux albums de ce type, notamment par Barre Philips (connu pour avoir enregistré le tout premier disque du genre, en 1968), Dave Holland, Gary Peacock et Miroslav Vitous.

« Eicher a semé la graine du projet, dit Larry Grenadier. J’étais un peu perplexe au départ, mais j’ai compris que c’était le bon moment pour moi. Et après avoir accepté, j’ai passé vraiment beaucoup de temps à réfléchir pour concevoir comment j’allais faire ça. »

Dans le livret de l’album, il écrit que « le processus de fabrication de cet album a débuté avec un regard vers l’intérieur, une recherche des éléments qui font ce qu[’il est] comme contrebassiste ». Une quête pour trouver son « identité musicale » à travers le son, le timbre, les choix harmoniques ou rythmiques.

En entrevue, Grenadier précise avoir surtout « répété, répété et répété ». « J’ai essayé de mettre ensemble tous les petits éléments qui composent le plus gros élément — soit le son. J’ai essayé différents types de cordes, différentes manières d’accorder l’instrument, tout ce qui amène une couleur différente au son. Un des gros obstacles que je voyais au fait de jouer en solo, c’était le danger que ça sonne uniforme. Je voulais au contraire le plus de couleurs possibles. »

D’où ces différentes configurations de cordes et d’accordage, cette alternance entre le jeu à l’archet (qui prédomine globalement sur l’album) et le pizzicato. Le résultat, c’est que The Gleaners est tout sauf linéaire. « Et j’ai appris à faire résonner la contrebasse différemment, comme si c’était pour moi un nouvel instrument, s’étonne Larry Grenadier. Je suis entré dans une autre profondeur. »

Une approche épurée

Dans le travail de préparation de l’album, Grenadier a rapidement décidé qu’il n’aurait pratiquement pas recours à l’overdub — des pistes enregistrées les unes par-dessus les autres. « Ç’a été des décisions conceptuelles dès le départ. Ç’aurait été plaisant de jouer avec les ordinateurs, mais j’ai voulu faire comme si c’était live, ou presque. » Une seule composition compte des pistes superposées.

De la même manière, il a fait le choix d’arriver en studio avec des pièces couchées sur papier, dans lesquelles l’improvisation ne joue qu’un rôle mineur. « J’imagine qu’on pourrait faire ce genre de projet en se pointant en studio et en improvisant, pense Grenadier. Mais ce disque n’est pas ça. La préparation a été de répéter et d’écrire… tout en laissant de l’espace pour les moments qui arrivent en studio. Parce qu’en enregistrant tous ces disques au fil du temps, j’ai appris qu’il arrive souvent des choses inattendues en studio, et que ce sont souvent les plus beaux moments. »

Y en a-t-il eu lors des sessions solo de Grenadier, tenues en décembre 2016 ? Oui, assure-t-il — mais seulement après une certaine période d’adaptation. « Au début, être seul en studio alors que je suis tellement habitué de réagir à ce que font les autres musiciens, ça m’a déconcerté, dit-il. Mais j’ai compris ensuite que le studio comme tel jouait un gros rôle dans la musique, c’était comme un autre type de dialogue. Il fallait utiliser le son de la pièce aussi. À partir de là, tout est devenu plus fluide et relaxe. »

Larry Grenadier a fait seulement « quelques concerts » depuis la sortie du disque (son site annonce huit dates d’ici le début de 2020). Juste assez pour noter qu’il se sent « de plus en plus à l’aise » et pour remarquer « qu’avoir du public affecte la musique ». Ah oui : et personne ne sort avec l’air d’avoir trouvé cela ennuyant (1) ou austère (2).

Larry Grenadier sera en solo au Gesù jeudi à 22 h 30.