Une grotte dans la montagne pour Thus Owls

Erika Angell de Thus Owls
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Erika Angell de Thus Owls

Un refuge. Un lieu où se blottir et attendre que l’orage, où les prédateurs, ou le vertige, passent. Pour donner en spectacle les chansons de l’album The Mountain That We Live Upon, Erika et Simon Angell ont choisi le M2, l’ancien Savoy de l’ancien Métropolis devenu MTelus. Pour ainsi dire un lieu caché, auquel on accède par une porte dérobée. Une cachette, presque. Une antre secrète. Une grotte dans la montagne, en quelque sorte. Idéal repaire pour des hiboux voulant faire joujou tranquillement. Hou !

Dans l’espace vital du couple-duo, flanqué de deux contrebassistes qui rappellent les colonnes d’entrée d’un temple perdu — pensez Vol 714 pour Sidney, ou Le temple du soleil — nous partageons l’aventure en toute promiscuité. Ce mercredi, premier de deux rendez-vous en autant de soirs, le tandem avance à pas prudents : il s’agit de ne pas perdre pied ! D’autant que nous les suivons : s’ils tombent dans une infractuosité du terrain, nous tomberons aussi. Frisson. Fébrilité de l’aventure.

La voix d’Erika, et nous tout autour

C’est fou la place dont dispose Erika pour déployer sa voix, dans cette salle exiguë : le batteur, les deux contrebassistes et Simon à la guitare aux mille effets produisent pourtant des avalanches de sons, des strates géologiques de musiques, mais c’est elle que l’on entend, et elle pousse son chant, ses gémissements, ses cris, sa joie, jusqu’au fin fond de chacun de nous. Elle est dix, vingt chanteuses en une, comme si PJ Harvey, Karen Young, Marianne Faithfull, Martha Wainwright et Patti Smith, entre autres, lui avaient fourni des échantillons d’ADN pour enrichir sa palette d’exploratrice.

Nous pénétrons plus avant dans la grotte. La résonance augmente, l’écho grandit, comme si de grandes salles s’ouvraient sous la montagne. Sommes-nous encore au M2 ? Peut-être sommes-nous carrément entrés dans l’inconnu ? Les deux contrebasses rebondissent l’une sur l’autre, discutent, se répercutent. Mais quel est donc ce langage à basses fréquences, que veut-on nous dire ? Il y a de la gravité dans ces notes sourdes, une densité, le sol devient spongieux sous les pieds, presque des sables mouvants, on est aspirés. Erika est de plus en plus intense. Est-elle apeurée ou libérée ? La peur côtoie la félicité. Le danger semble l’enhardir, la pousser à pousser la note. Tout devient possible.

Ivresses, étourdissements et vertiges

A Shade Of Green, du nouvel album, épaissit le mystère. Les contrebasses et la guitare sont jouées à l’archet, ça devient inquiétant. Est-ce Kate Bush que l’on entend hululer tout là-haut ? Non, c’est encore Erika Angell qui grimpe et grimpe en tirant sur ses cordes vocales, lancées comme des filins dans un épisode de Batman. Ivresse des hauteurs ou des profondeurs, allez savoir : on est un peu étourdis. Saisis de vertiges.

À un moment, un chant incantatoire retentit, comme si on avait atteint la chambre royale d’un tombeau et qu’il fallait marquer le moment. Quelque chose de sacré dans les vocalises. À la suite de quoi un délire prog s’empare des musiciens, Erika sourit, visiblement contente d’avoir emmené tout le monde aussi loin, au bord du chaos.

Et puis tout devient doux, caressant, et des notes d’orgue de science-fiction donnent à penser que nous allons bientôt être enlevés par des extra-terrestres, et que la montagne est un volcan qui va entrer en éruption. Encore Vol 714 pour Sydney dans ma tête, et peut-être seulement dans ma tête : chacun ses références. L’astrrrrroneff nous attend, l’échelle est descendue. Les roulements de batterie sont apocalyptiques. C’est le temps de parrrrrtirrrrr, de quitter la grotte et la montagne. Pour aller où ? Suite jeudi. Assurément, l’équipée sera encore tout aussi passionnante, et pareillement déconcertante. N’oubliez pas de détacher vos ceintures.