Alexandra Stréliski, en quête d'émotion

Alexandra Stréliski poursuit son ascension, ayant déjà vendu 40 000 copies de son plus récent disque, «Inscape».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Alexandra Stréliski poursuit son ascension, ayant déjà vendu 40 000 copies de son plus récent disque, «Inscape».

Dix petits mois se sont écoulés depuis la sortie du deuxième disque d’Alexandra Stréliski, Inscape. Mais quelque chose s’est produit entre la pianiste et le public. Quelque chose comme le début d’une belle histoire d’amour, qui se matérialise aujourd’hui avec plus de 40 000 disques vendus — et de nombreux spectacles encore à l’horaire. C’est presque logique, l’émotion étant au coeur de l’approche de la musicienne.

« Ma démarche est claire, et c’est celle de faire la chose la plus authentique envers moi-même », explique Alexandra Stréliski, rencontrée en amont de son spectacle de jeudi dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. « Et après je crois que c’est comme ça qu’on arrive à entrer en lien. C’est comme un couple. Si tu partages qui tu es à l’intérieur avec l’autre personne, cette personne va se sentir plus près de toi, et réciproquement. C’est uniquement là-dessus qu’est fondée ma démarche artistique : sur l’émotion. »

Stréliski, une habituée de la composition de musique à l’image, livre sur Inscape une trame originale instrumentale, très évocatrice, d’inspiration classique, mais presque plus proche de la chanson pop sans paroles. La catégorie la plus fréquemment utilisée pour décrire son travail est celle de « néoclassique », ou ce que les Anglos appellent aussi « modern classical ».

« Perso, je m’en fous des classifications. Au palmarès de l’ADISQ, je suis dans la catégorie francophone ! s’amuse-t-elle. Je faisais une entrevue avec un gars de musique classique l’autre jour. Et il demandait : “Qu’est-ce vous diriez aux auditeurs de musique classique ?” J’ai répondu : “Je suis désolée !” En fait je suis numéro 1 des palmarès classiques au Canada depuis six mois. Et c’est sûr que tous les gens de l’industrie classique se disent : Who is this ? C’est sûr qu’il y a des gens que ça fait chier. Je leur dirais : écoutez avec votre coeur et pas nécessairement avec votre tête. »

Impressionniste

Alors qu’elle était au Conservatoire de musique de l’Université McGill, Alexandra Stréliski était pourtant une première de classe, destinée aux plus hautes sphères du genre. Sauf qu’elle était déjà certaine d’une chose : elle ne voulait pas devenir pianiste de concert.

La réalité l’aura d’une certaine façon rattrapée. « Je me suis fait la réflexion l’autre jour en montant sur scène à Londres. Je me suis dit : Fuck, je suis pianiste de concert ! lance-t-elle en riant de bon coeur. C’est juste que là, je joue ma propre musique, et c’est moi qui décide de l’habillage, de la scénographie, et ça me ressemble davantage. »
 

Écoutez Alexandra Stréliski interpréter Interlude:
 



Son spectacle est donc loin de la performance classique, normée et figée. Son abondant travail de composition pour la publicité, le cinéma et la télévision — dont avec Jean-Marc Vallée (Sharp Objects) — a nourri sa réflexion. Elle veut d’ailleurs évoquer plus que diriger.

« On est restés impressionnistes, explique la pianiste. J’ai deux morceaux de tulles transparents sur lesquels je projette des illustrations de l’album. Et il y a un jeu d’éclairage, de mouvement, c’est un peu comme La science des rêves, de Michel Gondry. Ça fait juste soutenir la poésie. »

Concordance des choses

Inscape est donc un succès dans les ventes — à grande majorité québécoises, dit Stréliski — ainsi qu’en terme d’écoutes sur les plateformes de streaming, ce qui lui ouvre des portes à l’international.

Elle explique cet accueil vénérable par une « concordance d’événements ». Il existait déjà des fondations, coulées avec son premier disque Pianoscope (2010), qui a fait son petit bonhomme de chemin, notamment dans les oreilles de plusieurs journalistes. « Il y a eu la série [Sharp Objects], et après le fait que l’album parle aux gens. Et il y a Tout le monde en parle, ç’a beaucoup aidé ».

Moi, je change de ville, je change de pays, je change de salle, je change de piano, je change de public. Ma réalité, elle n’est jamais pareille. Il faut être easy going, prendre un truc à la fois.

Zen, la pianiste surfe sur cette vague d’amour sans trop se poser de question, sans trop d’attentes. « Ça fait partie de mon état d’esprit. […] Moi je change de ville, je change de pays, je change de salle, je change de piano, je change de public. Ma réalité, elle n’est jamais pareille. Il faut être easy going, prendre un truc à la fois. »

Transmettre

Dans les derniers mois, Alexandra Stréliski a fait paraître non seulement les partitions de ses morceaux, mais aussi des tutoriels en ligne pour montrer comment elle joue ses morceaux. C’est pour elle une chose toute naturelle à faire pour son public.

« La première fois que j’ai vu des gens jouer ma musique sur YouTube, c’est ce que j’ai trouvé le plus tripant de tout ce que je fais. Je trouve ça écoeurant ! s’emballe-t-elle. En termes de transmission, ils peuvent se l’approprier, le vivre, au point de l’interpréter comme ils le veulent. C’est surtout magique. »

On revient donc à la notion de partage qui rapproche les gens. Stréliski ne s’avoue aucunement protectionniste quant à sa création, soulignant qu’il est de toute façon inévitable de voir apparaître en ligne des partitions de ses pièces.

« C’est très égocentrique de penser que ça t’appartient, en fait. Parce qu’on ne réinvente rien, on est des éponges à tout plein de styles qui ont existé et on retransmet ça. On y met notre voix, notre vie, notre humanité à nous, mais je trouve ça très prétentieux de dire : cette oeuvre est à moi, elle m’appartient, je suis le maître de cette création. »

 
 

Une version précédente de ce texte, qui affirmait qu'Alexandra Stréliski avait composé la musique de la série Big Little Lies, a été corrigée.

Alexandra Stréliski

Au Festival international de jazz de Montréal, le 4 juillet au Théâtre Maisonneuve. Au Festif ! de Baie-Saint-Paul le 18 juillet.