Brad Mehldau, ou la naissance d'un quintet

Le pianiste Brad Mehldau en 2011.
Photo: Martin Boucher Communications Le pianiste Brad Mehldau en 2011.

Le phénomène est rare : c’est à la naissance d’un groupe que le public de la Maison symphonique a pu assister jeudi soir. Un quintet qui cherche encore son identité précise, mais qui a déjà trouvé — en neuf concerts à peine — les bases de la chimie qui rend le jazz possible.

À peine un mois après la sortie d’un album solo nourri de synthétiseurs et de couches sonores, le pianiste Brad Mehldau s’est présenté jeudi à Montréal avec un projet complètement différent : à la tête d’un quintet composé d’autres leaders — le trompettiste Ambrose Akinmusire, le saxophoniste Joel Frahm, le batteur Leon Parker et le contrebassiste Joe Sanders.

Pour ce nouveau groupe, un répertoire puisé dans le grand livre du jazz (nulle relecture ici de chansons rock comme Mehldau en propose souvent), et couvrant pas mal tous les spectres d’expression du genre.

Déclinons. Il y a eu De-Dah, d’Elmo Hope, un très efficace be-bop du début des années 1960. Puis, une version extrêmement souple de Besame Mucho, qualifiée de « romantique » par Mehldau mais qui était l’exact opposé de la mièvrerie. Mehldau a intercalé ici une de ses compositions (Kurt Vibe, 2012), avant d’aller polir un joyau d’album (The Blues and The Abstract Truth, du saxophoniste Oliver Nelson, paru en 1961) à travers la pièce post-bop Yeamin’.

Restait encore au programme un hard bop signé Clifford Brown, génial trompettiste disparu à 25 ans en 1956, un ballet de Thelonious Monk (Pannonica, composée en l’honneur de la baronne Pannonica de Koenigswarter) et Straight Street, composition tirée de la première session de leader de John Coltrane, en 1957.

De ce répertoire varié et ancré au tournant des années 1960, le quintet de Mehldau a fait un tableau moderne, aux contours libres et aux formes contemporaines. La beauté de l’affaire résidait dans cette subtilité des coloris ajoutés par les solistes — principalement Mehldau, Akinmusire (toujours brillant) et Frahm.

On a noté une grande écoute sur scène entre les différents musiciens. Les jambes croisées sur son (très court) banc de piano, Brad Mehldau s’est souvent placé en situation d’observation, attentif aux moindres inflexions de ses collègues. Ambrose Akinmusire avait sa pose habituelle d’écoute : la tête penchée, une main dans une poche, l’autre sur sa trompette. Entre ses interventions, Joel Frahm prenait quelques pas de distance pour mieux saisir ce qui se dessinait.

C’était là l’illustration d’un constat : ce groupe cherche collectivement une signature définie, et porte attention aux expériences qu’il tente. Mais déjà, ce Brad Mehldau Quintet annonce de belles choses. À suivre.

Iyer / Taborn

Le début de soirée devait être consacré au concert des pianistes Vijay Iyer et Craig Taborn au Gesù, mais le retard enregistré au début de celui-ci a réduit notre écoute à une trentaine de minutes : trop peu pour juger.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vijay Iyer et Craig Taborn au Gesù jeudi soir.

Iyer est l’un des jazzmans les plus célébrés et primés de la dernière décennie (Taborn ne manque pas d’admirateurs non plus), mais la salle n’était néanmoins pleine qu’à moitié pour entendre le duo. Peut-être parce que cette musique d’avant-garde est destinée à un public niché ?

Dans la longue improvisation captée (nous sommes sortis alors que la première pièce courait toujours), Iyer et Taborn ont déployé le grand jeu : virtuosité, abstraction, tension dramatique, atonalité, profondeur d’expression, contrepoint, déconstruction harmonique, etc. L’expérience parle plus à la tête qu’au coeur, et demande une bonne dose d’engagement de la part du public : comme entrée en matière pour ce Festival international de jazz de Montréal, ce n’était pas exactement une demi-mesure.