Norah Jones à la PdA: la fouille, les caresses, l’éjection

Norah Jones a des pincettes de velours. Ce timbre suavissime au bord du sulfureux, ces arpèges qui vous enveloppent comme une doudou divine. Soie sur soie, ça frotte délicieusement.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Norah Jones a des pincettes de velours. Ce timbre suavissime au bord du sulfureux, ces arpèges qui vous enveloppent comme une doudou divine. Soie sur soie, ça frotte délicieusement.

Aux Francos la semaine dernière, les spectateurs n’avaient qu’à présenter leur billet à l’entrée des salles. Toutes les salles. Pour tous les artistes. Faut croire qu’on change de ligue au Festival de jazz : pour pénétrer à Wilfrid-Pelletier pour voir et entendre Norah Jones, la méthode Centre Bell prévaut (ou la méthode douanière, c’est pareil). Videz les poches. Levez les bras. Écartez les jambes. S’il vous plaît m’sieur, m’dame. Beeeeeeep ! Oui, m’sieur, c’est les caps d’acier des espadrilles. Ça sonne à toutes les fois. Comme à l’aéroport.

Étrange sensation de maldonne, d’erreur sur la personne. Il faut voir tous ces gens bien mis, d’âge respectable, vivre l’expérience de se sentir coupable de quelque chose sans savoir quoi. Terreur dans certains regards : mais non, mais non, pas de fouille rectale. Évidemment, personne ne cache rien, au prix du billet, on sort les bijoux. Non, pas les bijoux de famille. M’enfin. Exigence de l’artiste, suppose-t-on. Faut-il qu’on l’aime !

Résultat, le spectacle prévu à 19 h 30 a du retard. L’avion ne va quand même pas partir sans les passagers ! Norah Jones et ses trois musiciens s’amènent finalement, peu avant minuit. J’exagère. Ça démarre à 19 h 50. Tout doucement. Tout douucement. Bonne chose : le public un chouia traumatisé est à prendre avec des pincettes.

Volupté, volupté

Bonne chose numéro deux : Norah Jones a des pincettes de velours. Ça fait du bien, ces caresses voulues et bienvenues, après la séance de tâtonnement. Ce timbre suavissime au bord du sulfureux, ces arpèges qui vous enveloppent comme une doudou divine. Soie sur soie, ça frotte délicieusement. On en oublie presque la paranoïa sécuritaire ambiante.

La musique est à la fois évanescente et groovy. Pete Remm à l’orgue coussine le son, Josh Lattanzi à la basse et Greg Wieczorek à la batterie n’en font pas trop. Juste assez. Just a Little Bit, comme dit le titre de la pièce. « Bonsoir, mes amis, you don’t have to clap at my French but thank you… » Elle enchaîne avec It Was You, ballade calorifère : nous voilà enchaînés à elle. C’est le retour officiel de la Norah Jones jazzy cool, et c’est exactement ce que veut ce public : ce n’est pas tout le monde qui l’a suivie du côté des Little Willies ou de son duo avec Billie Joe Armstrong.

Norah la snoraude est venue reprendre sa place, réclamer son territoire : c’est à elle, le trône, elle n’avait qu’à revenir à sa séduisante sorte d’orthodoxie. Suffit qu’elle en serve une belle mille millions de fois goûtée dans les chaumières pour que ça fonde sur les papilles du souvenir : soupirs d’aise jusqu’au troisième balcon.

Par ici la sortie

Et après ? Ben, rien. Des préposés, plutôt malaisés, m’ont intimé de sortir. Je me suis rebiffé, mais rien à faire : « Consigne de la production. » Deux chansons seulement, m’a-t-on répété, comme si l’entente pour les photos me concernait. Dans la rangée ZZ, tout près de la console de son, iPad à luminosité minimum, je me rendais à peine compte moi-même que j’étais là. Personne derrière. Comme d’habitude, c’est de là que j’écris. Comme à tous les autres spectacles couverts au même endroit, de la même rangée ZZ du fin fond, de Melissa Etheridge à King Crimson. Interdit d’écrire un compte rendu, vraiment ? Vraiment.

Je suis donc sorti, sous surveillance compréhensive mais obligée des préposés. Dépité ? Un peu marri, disons. Et consterné par cet effet secondaire de la tournure planétaire des choses : en ce monde où la peur d’avoir peur fait tout contrôler, même le Festival international de jazz de Montréal n’est plus à l’abri. Cool jazz ? Cold world, oui. Finalement, c’est plus simple à l’aéroport. Dans les hors taxes, personne ne vous demande jamais de sortir.