Rieu, Coltrane et la liberté

Image tirée du documentaire «Chasing Trane : The John Coltrane Documentary», qui a retracé en 2016 le parcours de l’icône américaine du jazz.
Photo: Abramorama Entertainment Image tirée du documentaire «Chasing Trane : The John Coltrane Documentary», qui a retracé en 2016 le parcours de l’icône américaine du jazz.

Que ceux qui ont aimé Both Directions at Once : The Lost Album — un inédit de John Coltrane paru il y a exactement un an — soient prévenus : ils ne reconnaîtront que de courts passages du disque dans ce que Yannick Rieu présentera sur scène samedi. Parce que pour jouer du Coltrane, il faut jouer autour de Coltrane.

« Ce serait ridicule de copier John Coltrane, disait le saxophoniste québécois en entrevue il y a quelques jours. L’idée de rendre hommage à un musicien, pour moi, ce n’est pas d’être scolaire, de répéter ce qu’il a fait, les mêmes thèmes. Quand j’ai fait Love Supreme [autre projet basé sur un album de Coltrane], un directeur d’orchestre m’a demandé de faire les solos comme Coltrane… Non. Je n’ai pas envie de ça. »

Rieu comprend que « les gens peuvent s’attendre à entendre l’album joué au complet sur scène » avec ce genre de projet. « Mais, pour moi, jouer seulement ce qu’il y a sur Both Directions at Once n’a aucun intérêt : faire ça serait me renier, et surtout renier Coltrane — son esprit, sa recherche. »

Le saxophoniste appuie sur ce dernier mot : voilà au fond le fil conducteur de la vie et de l’oeuvre de Coltrane. Cette incessante recherche musicale et spirituelle, cette volonté d’ouvrir de nouvelles voies jazzistiques, quitte à déplaire.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le saxophoniste québécois Yannick Rieu

Le coffret Miles Davis & John Coltrane : The Final Tour, qui présente la dernière tournée menée par ces deux légendes en 1960, fait d’ailleurs entendre des publics européens qui sifflent les explorations jugées trop audacieuses de Coltrane. Vénéré de nos jours, le saxo américain décédé en 1967 ne faisait pas l’unanimité à l’époque où il révolutionnait le jazz d’un album à l’autre.

« Le génie de Coltrane, poursuit Yannick Rieu, c’est d’avoir réussi à toucher à quelque chose d’universel parce qu’il exprimait la nature à travers lui. Cette énergie et cette intelligence qui existe partout — les arbres, les oiseaux —, qui organise les choses… Si on a accès à ça, c’est fantastique. Et pour moi, l’art, c’est ça : s’oublier soi-même pour aller vers quelque chose qui nous dépasse. »

 
Yannick Rieu interprète le thème de Nature Boy​



Le défi réside donc dans cette capacité, une fois sur scène, de faire abstraction de tout ce qui a été pratiqué ou réfléchi en amont pour plonger dans le moment présent. « J’essaie de mettre ma pensée en veilleuse, illustre Rieu. Quelque chose se met au neutre, et la musique crée la musique. Si je me mets à penser à ce que j’ai pratiqué et que j’aimerais essayer, ce sera raté. Il faut oublier tout le travail. Et ça m’arrive de rater des concerts parce que je n’ai pas réussi à me mettre en veilleuse pour faire de la place à la musique. »

Et qu’est-ce que cela veut dire dans le contexte de la réinterprétation de Both Directions at Once ? Que Yannick Rieu et son groupe (Jean-Michel Pilc au piano, Rémi-Jean Leblanc à la contrebasse et André White à la batterie) joueront les thèmes et mélodies qui font la trame de l’album… mais qu’ils improviseront tout le reste.

Coltrane composait des thèmes très courts ; une trentaine de secondes ! C’est tout. Et nous, à partir de là, on improvise. On va entendre Coltrane dans l’énergie qui se déploie.

« Coltrane composait des thèmes très courts ; une trentaine de secondes !, s’enthousiasme Yannick Rieu. C’est tout. Et nous, à partir de là, on improvise. On va entendre Coltrane dans l’énergie qui se déploie. » Pour s’assurer de « trouver des chemins différents de ceux empruntés par Coltrane », Rieu s’astreint également à se « mettre en déséquilibre, à prendre un sax soprano quand Coltrane prenait un ténor, et vice-versa. Je cherche mon chemin à travers ça. »

Un album « intéressant »

On avait posé la question à Yannick Rieu l’an dernier : quel intérêt a l’album Both Directions at Once dans la discographie de John Coltrane ? Son regard n’a pas changé depuis. « Ce n’est pas pour rien que l’album n’est pas sorti de son vivant, dit-il. Il y a du marketing dans cette sortie, c’est évident [d’ailleurs : l’album a valu à Coltrane une 21e place au Billboard 200, toutes catégories confondues]. Mais c’est un album intéressant au niveau historique. Parce qu’avec le recul, vu l’importance de John Coltrane dans l’histoire de la musique, tout ce qu’il a fait est intéressant. On est du côté anthropologique, quasiment. »

L’histoire de ce disque veut que Coltrane et son formidable quartet aient passé la journée du 6 mars 1963 à enregistrer dans le studio du non moins légendaire ingénieur de son Rudy Van Gelder. Le lendemain, le groupe gravera l’album John Coltrane and Johnny Hartman, incontournable chef-d’oeuvre.

Le destin des bandes du 6 mars est pour sa part demeuré mystérieux jusqu’à l’an dernier. Il semble que Coltrane avait quitté le studio en emportant le ruban de référence de l’enregistrement dans la maison qu’il partageait avec son épouse d’alors, Naima, de qui il se séparera peu après. Le ruban a été retrouvé par la famille de Naima après son décès. L’album qui en découle a été lancé par Universal Music en 2018.

Si Sonny Rollins, autre grand saxophoniste, disait l’an dernier que Both Directions at Once était l’équivalent de « trouver une nouvelle pièce dans la pyramide de Khéops », Yannick Rieu est plus circonspect. « C’est une époque où Coltrane allait beaucoup en studio ; il ne se gênait pas pour répéter, répéter et répéter encore. Les prises changent, les formes changent, l’interprétation change. »

N’empêche que, même dans une forme inaboutie, l’album « découvert » 55 ans plus tard « dégage les mêmes forces qui suintent de tous les disques de Coltrane, pense Rieu. C’est toujours de la recherche, toujours le même parcours qui dit : « Je cherche quelque chose, je ne sais pas quoi encore, j’avance, je me trompe, mais j’avance encore. »

Yannick Rieu : John Coltrane, The Lost Album

Cinquième salle de la Place des Arts, le 29 juin à 19 h