«Don Giovanni»: un spectacle austère et puissant

Dès la première vision, la lumière prend une place prépondérante et, par des jeux de niveaux, tout le monde épie tout le monde.
Photo: Charles Dupras Dès la première vision, la lumière prend une place prépondérante et, par des jeux de niveaux, tout le monde épie tout le monde.

L’Opéra de Paris a confié au très courtisé metteur en scène Ivo van Hove son nouveau Don Giovanni. Le spectacle, qui clôt la saison du Palais Garnier et affiche le tandem québécois Étienne Dupuis et Philippe Sly en Don Giovanni et Leporello, était retransmis en direct dans les cinémas en Europe le 21 juin. À Montréal, il est encore possible, au cinéma Beaubien, vendredi à 10 h, au cinéma du Parc samedi à 10 h, de voir nos deux artistes briller dans cette fascinante production.

De petits détails en disent parfois long sur l’intelligence d’un metteur en scène et procurent une jubilation intellectuelle véritable. Lorsqu’à la fin de Don Giovanni, le maître débauché et son valet Leporello sont attablés et que retentissent les quelques notes (trait d’humour de Mozart) tirées des Noces de Figaro, Leporello se saisit du verre de vin de son maître et met les pieds sur la table, que Don Giovanni, écoeuré, finit par renverser. Idée formidable, car Les noces de Figaro, c’est Beaumarchais, c’est l’annonce de la Révolution française. Leporello, pendant tout l’opéra, dès sa première phrase, cherche à s’affranchir. Or, quelques notes des Noces de Figaro lui font réaliser qu’il peut l’oser.

Le dédale et le prédateur

Ivo van Hove, que nous découvrons à l’opéra ici, même si, en matière mozartienne, il a déjà travaillé sur Idoménée et La clémence de Titus, c’est cela qu’Étienne Dupuis résume dans une entrevue à l’entracte par une notion simple : peu de choses, peu de mots, mais des indications très précises. La symbolique de ce souper va bien plus loin puisqu’elle montre que le prédateur Don Giovanni n’est pas qu’un obsédé sexuel. À ses manières, on voit que celui-ci rejette les conventions en général.

Des pépites d’idées pertinentes donnent donc sa puissance à un spectacle au cadre gris fait de balcons, d’escaliers et de ruelles habilement conçu par Jan Versweyveld. Car le personnage de Don Giovanni se fond dans ce décor et opère dans la pénombre. Son emprise tyrannique sur les êtres plombe leur vie. Aussi, ce cadre reprendra de la couleur après la damnation du héros (une véritable « évaporation » très réussie) dans une symbolique et poétique image finale, où le décor se pare de couleurs et s’aère.

Dès la première vision, la lumière prend une place prépondérante et, par des jeux de niveaux, tout le monde épie tout le monde : Don Giovanni cherchant ses proies, Donna Anna et Ottavio cherchant le meurtrier du Commandeur. Tout ne fonctionne pas forcément : la lutte initiale entre Donna Anna et Don Giovanni est étrange. Comment pourrait-elle ne pas le reconnaître alors qu’elle le défie ? Aussi, dans une scène d’échanges vestimentaires plus symbolique que crédible, le jeu de la confusion entre Don Giovanni et Leporello à l’acte II est d’autant plus alambiqué que l’éclairage est trop intense pour qu’Elvira ne s’aperçoive pas de la substitution. Mais il a peut-être fallu remonter les lumières pour le tournage.

À ce titre, la vision du spectacle vaut le détour, ne serait-ce que pour constater le gouffre qualitatif entre la captation modèle de Don Kent à Paris et les élucubrations de Gary Halvorson à New York. Ici, les contre-plongées ne sont (rarement) utilisées que pour situer les protagonistes dans le contexte du cadre et, surtout, Don Kent fait se succéder des plans plus longs sans user de travellings latéraux sur des personnages statiques. Nous avons donc une « vision naturelle privilégiée d’un spectacle ».

La distribution homogène et jeune est de très haut niveau. Philippe Sly semble né pour le rôle de Leporello et l’écart de tessiture avec Dupuis en Don Giovanni est parfait. Et quel bonheur d’avoir un Ottavio avec la substance vocale, presque trop grande, de Stanislas de Barbeyrac. Le seul moment musicalement étrange a été le relatif statisme d’un 1er air d’Elvira (excellente Nicole Car) plus récité que violemment vindicatif. Était-ce Philippe Jordan, par ailleurs remarquable, qui voulait cela ?