Lee Fields carbure à l’amour

Quiconque a vu Lee Fields récemment sur scène vous dira qu’il roule à grande vitesse, et qu’il n’accuse pas ses 68 ans pour un sou. Il danse, bat des bras, parcourt la scène de long en large et sue à grosses gouttes.
Photo: Fred Tanneau Agence France-Presse Quiconque a vu Lee Fields récemment sur scène vous dira qu’il roule à grande vitesse, et qu’il n’accuse pas ses 68 ans pour un sou. Il danse, bat des bras, parcourt la scène de long en large et sue à grosses gouttes.

« Oh ! Merci de m’appeler, merci pour l’entrevue ! » Non, ce n’est pas l’auteur de ces lignes qui a lancé ces mots au bout du fil, mais bien le vétéran chanteur soul Lee Fields lui-même. Quelques jours avant son passage au Festival international de jazz de Montréal, celui qui compte plus de 50 ans de carrière profite de chaque gramme d’amour qu’il peut échanger avec le monde autour de lui.

« Je peux vous parler aussi longtemps que vous voulez », lance l’Américain de 68 ans de sa voix ricaneuse et un peu éraillée par les années. Et on sent dans son intention que ce n’est pas du baratin. Ce qu’il donne en entrevue, c’est ce qu’il donne sur scène : de l’amour, de la générosité, de la passion pour son métier.

Avons-nous dit métier ? « Écoute, écoute, la musique c’est pas un travail, raconte celui qui a commencé sa carrière à 18 ans grâce à un concours de chant à la radio. Les musiciens, ils ont l’occasion d’être reçus par les gens et de voyager partout dans le monde. C’est pas un travail, c’est un privilège ! C’est un privilège, man ! Et je ne peux pas comprendre comment certains entertainers deviennent si arrogants quand il y a tous ces gens qui adorent leur musique. Je ne peux pas comprendre comment ça peut être possible. »

Lee Fields, qui joue depuis 2008 avec son groupe The Expressions, défend ces mois-ci son dernier disque, It Rains Love. La légende du soul, dont la musique a d’ailleurs été abondamment échantillonnée par des rappeurs — dont Travis Scott, A$AP Rocky et J. Cole —, a déjà traversé l’Amérique et l’Europe à la rencontre de son public.

Au téléphone, le chanteur souvent surnommé « Little JB » pour sa ressemblance physique et vocale avec James Brown s’emballe quand on évoque sa tournée. « Je suis si heureux, le disque a été bien reçu partout dans le monde, et on a énormément voyagé, et j’aime chacun des moments qui passent, lance-t-il. Ils m’ont donné de l’amour au Mexique, ils m’ont donné de l’amour au Canada, en France, au Royaume-Uni, au Japon, ils m’ont montré de l’amour partout dans le monde, man ! Je suis si excité par tout ça ! Laisse-moi reprendre mon souffle… Aaahh, juste te raconter ça, ça me donne tant de joie ! » Et Fields d’éclater d’un des rires les plus contagieux du monde.

Ils m’ont donné de l’amour au Mexique, ils m’ont donné de l’amour au Canada, en France, au Royaume-Uni, au Japon, ils m’ont montré de l’amour partout dans le monde, man ! Je suis si excité de tout ça !

Vous l’aurez compris ici, Lee Fields carbure à l’amour. Et quiconque l’a vu récemment sur scène vous dira qu’il roule à grande vitesse, et qu’il ne fait pas son âge pour un sou. Il danse, bat des bras, parcourt la scène de long en large et sue à grosses gouttes.

Son secret ? « Ce n’est pas un secret ! C’est Dieu ! crie-t-il quasiment avant d’exploser de rire. Les gens me demandent comment je fais pour avoir autant d’énergie. Je crois que c’est ma foi, en moi et en nous tous. Dieu peut guérir et je crois que dans certains cas, Dieu peut même réveiller les morts. Alors je crois qu’il peut me faire paraître pas mal bien à 68 ans ! Je ne dis pas aux gens d’arrêter de prendre leurs médicaments, mais tout part de la foi, man ! »

Homme d’affaires

La musique reste toutefois un monde où tout ne va pas tomber du ciel, et Fields le sait très bien. Sa propre carrière n’a d’ailleurs pas été un long fleuve tranquille, sa musique n’ayant pas toujours eu la cote auprès des radios et du public. Il a même mené une carrière dans l’immobilier, pour revenir à la musique au courant des années 1990.

« Jeune, mon intention n’était pas de devenir un chanteur, mais un homme d’affaires, raconte le monument de la musique. Je vais te dire ceci. J’ai rencontré [le pionnier du rhythm and blues et du soul] Solomon Burke il y a de nombreuses années, et dans une conversation, il m’a dit : “Quand tu épelles ‘music business’, mets un petit ‘m’ et un ‘b’ majuscule.” Il faut voir ça du point de vue des affaires. C’est pas juste du plaisir, même si, oh oui, c’est du plaisir. Il faut donc traiter ça de cette façon. »

D’ailleurs, les choses vont rondement pour lui, admet Lee Fields, qui ne voit pas de dissonance entre son message d’amour et l’envie de faire des sous.

« J’ai une belle auto, j’ai une belle maison que j’aime. J’ai une belle famille. Je veux dire… je ne peux espérer davantage. Tout ce que je gagne de plus maintenant, c’est du crémage sur le gâteau. J’étais heureux avant même que l’argent soit accessible. Et je suis super heureux maintenant que j’en ai un peu plus ! »

Retraite ?

Lee Fields reste conscient que le temps file, et les décès assez récents de ses amis Sharon Jones et Charles Bradley l’ont beaucoup attristé. « Mais ils sont encore très vivants, crois-moi, ils sont très vivants. Le corps meurt, mais pas l’esprit. »

Si la musique n’est pas un métier pour lui, il n’y a donc pas de retraite possible ? « Je m’amuse, et je vais faire ça tant que je pourrai encore bien le faire, confie-t-il. Je vais le savoir quand ça sera le moment. Je veux que les gens aient la meilleure qualité, et si je ne peux pas la leur donner, je vais me retirer. »

En attendant, il continuera de carburer à l’amour, de ville en ville.

Lee Fields and The Expressions

Au Club Soda, le 1er juillet à 21 h, dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal