Donald Trump, créateur jazz

Le «jazzman» Keyon Harrold nomme les choses explicitement. Et franchement.
Photo: Noam Galai Agence France-Presse Le «jazzman» Keyon Harrold nomme les choses explicitement. Et franchement.

Dans tout ce que les électeurs américains pourront considérer dans le bilan de la présidence Trump avant le vote de 2020, il y aura un des effets collatéraux positifs de son mandat — celui d’avoir inspiré des musiciens jazz. Contre son gré, peut-être, mais peu importe : la musique est là, vibrante. Tour d’horizon.

Il faut souvent lire entre les notes du jazz pour comprendre le sous-texte sociopolitique de tel ou tel morceau. Mais quand il s’agit du trompettiste Keyon Harrold, il n’y a pas à chercher longtemps : les choses sont dites explicitement. Et franchement.

Sur son dernier album (The Mugician, 2017), la troisième pièce s’appelle ainsi MB Lament et s’entend comme un hommage à Michael Brown, ce jeune Afro-Américain non armé qui a été tué de six balles par un policier en 2014, à Ferguson, Missouri. Ferguson ? Ville natale d’Harrold et coeur du mouvement Black Lives Matter. Pour ceux qui ne le savent pas, Harrold se charge toujours de contextualiser avant de planter sa trompette dans le micro.

Grâce à son texte chanté, la plage suivante — When Will It Stop — est encore plus explicite. Harrold se demande quand « tout ça va cesser » : « ça » étant le sexisme, l’intolérance, la xénophobie, l’homophobie. Et surtout le racisme.

Un peu plus loin, les références au président Trump abondent dans Circus Show. Le texte demande ce qui se passe aux États-Unis (« What the hell’s going on ? ») et évoque les politiques du gouvernement Trump en matière d’immigration, entre autres dénonciations du « cirque » créé par le 45e président.

« La musique doit dire quelque chose, explique en entrevue Keyon Harrold, 38 ans. Comme artiste, notre travail est de montrer ce qui se passe dans la société — en jouant, en parlant. Nous ne sommes pas des médias, mais on peut utiliser nos mots, nos notes, notre art comme un outil, voire comme une arme. Je suis vraiment heureux de pouvoir faire ça comme artiste, de pouvoir utiliser ma plateforme pour apporter une certaine conscientisation envers des réalités qui sont là. »

Cela parce que la musique a un grand pouvoir pacificateur, croit-il. « Tout à fait ! La musique aide parce qu’elle permet aux gens de voir le monde différemment », dit celui qui s’est fait connaître comme accompagnateur de supervedettes pop comme Beyoncé, Rihanna, Jay-Z, 50 Cent ou Eminem.

On peut utiliser nos mots, nos notes, notre art comme un outil, voire comme une arme

Keyon Harrold rappelle qu’au-delà de Donald Trump, « chaque période de crise ou d’oppression a incité les gens à s’exprimer. Pensez à la musique de la lutte pour les droits civiques ou en réaction à la guerre du Vietnam. Ce n’est pas différent cette fois, mais ça a probablement atteint un autre niveau, notamment à cause de la caisse de résonance que permettent les réseaux sociaux. »

Dans une autre entrevue récente, Harrold résumait ainsi son approche face à l’actuel gouvernement : « Je veux utiliser la musique comme une force apaisante pour contrebalancer les forces haineuses [qui dominent] notre climat politique. »

Scott et Sánchez aussi

Il n’est pas le seul à se soucier de ces questions. Au sein du 40e Festival international de jazz de Montréal (FIJM), on trouvera un écho de la philosophie qui guide Keyon Harrold notamment dans le travail de son collègue Christian Scott, ou encore dans celui du batteur mexicano-américain Antonio Sánchez.

Toute l’oeuvre de Scott est traversée par cette volonté de proposer un jazz résolument ancré dans son époque — tant dans la forme que pour le fond. Trompettiste à la fois brillant, exubérant, puissant et magnétique, Scott expliquait au magazine Rolling Stone en 2017 que, « peu importe qui est assis dans le bureau du président, c’est [son] travail de l’interpeller » sur des enjeux qu’il juge importants. Et chez lui comme chez Harrold, la question raciale arrive en tête des priorités.

Photo: Valery Hache Agence France-Presse Toute l’œuvre de Christian Scott est traversée par une volonté de proposer un jazz ancré dans son époque.

« Le but de ma musique est d’inciter les gens à penser, pas de leur dire quoi penser, indiquait Scott aux organisateurs du festival Jazz à la Villette en 2018. Ça ne m’intéresse pas de dire aux gens de voter pour Obama plutôt que pour Trump. Je cherche à créer un espace artistique qui incite les gens à réfléchir sur l’environnement dans lequel ils vivent, et cela peut effectivement influencer la manière dont ils votent. »

Quant à Antonio Sánchez — auteur de la bande sonore du film Birdman —, son album Bad Hombre (2017) s’affichait dès le titre comme une critique en règle du discours de Donald Trump envers le Mexique et les Mexicains. L’expression (qui se traduit par « homme mauvais ») avait été employée par Trump lors d’un débat contre Hillary Clinton en 2016.

Sánchez a aussi fait de son projet suivant (Lines in the Sand, 2018) une dénonciation formelle et artistique des politiques trumpiennes en matière d’immigration — refoulement des demandeurs d’asile à la frontière avec le Mexique, menace de construction d’un mur, etc.

« Ce projet est à propos de ces immigrants qui sont constamment démonisés, ostracisés et politisés par quelques puissants au nom d’un nationalisme erroné qui érode rapidement une qualité fondamentale chez les êtres humains, explique Sánchez sur son site personnel : la capacité d’aimer des gens qui sont différents et d’éprouver de l’empathie pour ceux qui ont moins de chance. »
 

Keyon Harrold

Au Upstairs les 5 et 6 juillet, 19h et 21h45
 

Christian Scott aTunde Adjuah

Au Monument-National le 1er juillet, 20h
 

Antonio Sánchez

Au théâtre Maisonneuve le 30 juin, 20h