Lou Doillon au bord de mer

«J’arrive à me projeter sur les autres, ou encore j’arrive à écrire sur autre chose que sur moi. Et ça, ça fait du bien», dit Lou Doillon.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’arrive à me projeter sur les autres, ou encore j’arrive à écrire sur autre chose que sur moi. Et ça, ça fait du bien», dit Lou Doillon.

Lou Doillon aime le travail ; au cinéma lorsque les projets l’interpellent, plus souvent au théâtre ces dernières années, et en musique bien sûr. Elle viendra justement présenter les chansons nouvelles de l’album Soliloquy au MTelus le 3 juillet à l’invitation du Festival international de jazz de Montréal, puis le lendemain sur la scène de la place George-V, au Festival d’été de Québec. On retiendra cependant de l’entrevue qu’elle nous accordait en février dernier une anecdote de ses vacances passées au bord de la mer, à tisser des arpèges avec sa guitare la menant jusqu’à la chanson All These Nights.

La cadence d’un rythme électronique propulse cette chanson réalisée par Dan Levy, du duo électro-pop français The Dø, et rien que ça en dit beaucoup sur l’état d’esprit de Lou Doillon à son troisième album. « Fini le tranchage de veines », déclarait-elle aux Inrockuptibles en janvier dernier, peu avant la parution Soliloquy.

Après la pop mélancolique du premier disque Places (2012) et le folk bluesé et tortueux de Lay Low (2015), Lou tire aujourd’hui sur tout ce qui bouge, toujours avec cette voix flegmatique et gravelée que nous avions découverte avec la chanson I.C.U. il y a sept ans. Or, Soliloquy est un disque rock dans l’âme, mais plus nuancé dans le détail, comme si chaque chanson portait une facette différente de la personnalité de l’auteure-compositrice-interprète, rayonnante et volubile en cet après-midi ensoleillé de février.

« J’admire les musiciens qui font des albums concepts, mais les miens sont plutôt comme un recueil de nouvelles, dit Lou Doillon. Mes chansons ne sont pas forcément liées entre elles, présentées sans ordre chronologique », mais elles sont ici toutes charnues, viscérales. « Tous ceux qui avaient aimé le côté pop du premier disque ont été surpris par le côté folk du 2e », enregistré à Montréal aux studios Hotel2Tango, aux côtés de Taylor Kirk et son projet Timber Timbre, on s’en souviendra.

« Arrivé au troisième disque, puisque c’est le but de toute démarche artistique, je cherchais comment me remettre à nouveau en question. Comment on se révèle à nouveau ? Comment ne jamais se reposer sur ce que j’ai déjà fait ? » En enregistrant l’album en France « parce que tout le monde se disait : “Allez maintenant, c’est sûr qu’elle va enregistrer aux États-Unis” » et en travaillant avec trois réalisateurs différents. « Plus on travaille avec des gens différents, plus notre singularité ressort », estime-t-elle. « Je peux me réveiller le matin en écoutant Guns N’ Roses et le soir aller voir une comédie musicale. J’aime autant The Slits que Joni Mitchell, et écouter les Rita Mitsouko pour m’endormir en écoutant Prokofiev. Y’a tout ça en moi, et j’avais envie que tout ce bordel qui me nourrit puisse être dans l’album. »

Ça lui a réussi. Soliloquy est son disque le plus éclaté, le plus énergique, mais cohérent d’un bout à l’autre. Conséquemment, « certains textes sont plus durs que ce que j’aurais pu écrire auparavant. Plus assumés ». Comme la chanson-titre, une affaire pop-rock insidieuse et tendue réalisée par son collaborateur de longue date Nicolas Subréchicot. « Y’a des textes plus poétiques aussi, comme Nothings — la chanson qui me plaît le plus de tout mon répertoire, celle dont le texte me va le mieux. »

« Ça a quelque chose à voir avec l’âge, peut-être ? » se questionne l’artiste de 36 ans. « Quand j’ai écrit All These Nights, j’étais en vacances, face à la mer. Avec ma guitare, je compose, trouve une mélodie, un arpège de guitare, que je joue en boucle, c’est cyclique, comme la mer qui roule. Ça me fait penser à Pénélope qui tisse, et donc me reprend le désir de lire Ulysse de James Joyce, mais je me trouve encore dans l’incapacité d’aller au-delà des cinquante premières pages, mais puisque ce sont toutes des références à l’Iliade et à l’Odyssée, alors je relis tout Homère. En finissant, l’idée me vient : “Tiens !, ce tissage, ce serait bien dans une chanson pour Pénélope…” »

À sa manière, évidemment. Donnant au mythe de la fidèle épouse d’Ulysse un sens propre à Doillon : « Car effectivement, qui est le plus courageux dans l’histoire ? Est-ce que c’est lui, parti à l’aventure dans l’histoire, qui est dans l’action, ou est-ce que c’est elle, qui l’attend pendant quinze ans ? Tu vois, y’a cinq ans, ma chanson n’aurait porté que sur elle. À la fin, je me dis : “Mais c’est terrible d’être attendu ! C’est l’enfer d’avoir une femme qui vous attend pendant quinze ans, pauvre Ulysse, il ne sera jamais à la hauteur…” »

La révélation survient au dernier couplet, qui se penche sur l’enfant du couple mythique (Télémaque, pour la grande histoire). « Mon écriture est en train d’arriver à un autre niveau d’observation. J’arrive à me projeter sur les autres, ou encore j’arrive à écrire sur autre chose que sur moi. Et ça, ça fait du bien. »