Bertrand Belin, le président de la République du «groove»

Bertrand Belin à la Cinquième salle de la Place-des-Arts, vendredi
Photo: Adil Boukind Le Devoir Bertrand Belin à la Cinquième salle de la Place-des-Arts, vendredi

Il se réclame de la grande tradition de la chanson réaliste, Bertrand Belin, disait-il sourire en coin. « Y’a des chansons avec des sujets, et des chansons sans sujets », et lui les écrit toutes, avec cette manière poétique et débonnaire qui le rend unique. Une chanson sans sujet, comme Folle Folle Folle de l’album Cap Waller, transformée hier soir à la Cinquième salle de la Place-des-Arts en groove funk-punk : « Entre deux boueuses flaques, flaques/la silhouette slalome/sous une pluine folle, folle », délirait-il allègrement dans ce délirant concert qui signait avec énergie son retour aux Francos. 

Ce concert était présenté dans la série « Chansons intimes » des Francos. Voilà qui était bien mal jaugé. Certes, le Bertrand Belin de sa première visite chez nous, dans la foulée des sublimes chansons folk d’Hypernuit (2010), aurait été parfait dans la distribution intimiste. Le Belin du Persona paru en janvier dernier? Ce Belin-là a mué, changé d’orchestre, trouvé une nouvelle envie d’aller donner en public ses chansons, celle de faire danser. Au diable l’intimité. 

Ce fut rock, punk, new-wave, disco, krautrock, les synthés qui meublent tout l’espace avec imagination, la formidable batteuse Tatiana Mladenovitch qui règle la mesure au quart de tour, le co-réalisateur Thibault Frisoni qui alterne entre entre basse électrique et basse synthétique, Belin lui-même qui expulse des solos de guitare électrique pour donner une impulsion nouvelle à son répertoire. Dans la trop confortable Cinquième salle de la Place-des-Arts — salle à moitié pleine, quelle hérésie!, on aurait dû arracher les sièges; le brillant Persona a informé les contours rythmiques de son concert, l’orchestre l’a incarné en érigeant d’irrépressibles grooves qu’il fallait accueillir debout.  

Bel a débuté sur un lit de synthétiseurs avec Bec avant d’enchaîner cinq autres de Persona. L’ombrageuse Bronze d’abord, touchant croquis d’un jour comme tous les autres attrapé dans un parc parisien, « Dans le fond/un pauvre sans nom/s'allège d'un sac/pour fumer à l’aise », Belin allant chercher chaque syllabe au fond de son estomac comme s’il lui en coûtait un effort pour les porter à son micro, se tortillant de gestes secs à chaque mot avant de s’enfoncer dans la coulante et caniculaire Glissé redressé

Sur le cul s’avère la première invitation à nous soulever du nôtre : le rythme a pris du muscle en comparaison avec la version studio, sa ligne de basse à deux notes nous pousse dans le dos, la chanson se termine avec un duel de solos entre Belin et son claviériste, superbe dérapage krautrock s’enchaînant dans la mélodie de basse synthétique de Choses nouvelles, l’une des plus belles de Persona. 

S’adressant ensuite à nous, Belin se la joue Président de la République, saluant les efforts des citoyens et de leurs animaux domestiques « car ce sont eux aussi qui font la République », avant d’enchaîner sur les mesures motorisées de la dérisoire L’Opéra. En rang, interprétée en duo avec Tatiana Mladenovitch, a fait dévier le spectacle vers la chanson expérimentale, avant de reprendre la route new wave sur Peggy (de l’album Parcs, 2013). 

« Vous pouvez danser quand vous voulez », a proposé Belin avant de mordre dans Folle Folle Foll, Camarade et la puissante Vivant, encore de Persona. Au rappel, toujours avec la même impulsion dansante, une Hypernuit complètement réarrangée à grand renfort de synthés, et l’explosive Dimanche, chanson co-écrite avec le leader du groupe français The Liminanas.

Bertrand Belin et son orchestre seront encore à l’Anti-Bar de Québec le 27 juin, puis le samedi 29 au Festival international de la chanson de Tadoussac. Ce seront, vous l’aurez compris, des concerts à ne pas manquer.