Les adieux d’un faux imposteur

La carrière qu’André Ménard a bâtie autour de sa passion pour la musique s’est construite de la même manière que le jazz fonctionne: avec beaucoup d’improvisation.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La carrière qu’André Ménard a bâtie autour de sa passion pour la musique s’est construite de la même manière que le jazz fonctionne: avec beaucoup d’improvisation.

André Ménard tirera le 6 juillet sa révérence au terme de la 40e édition du festival qu’il a cofondé. Une décision « sereine » et assumée depuis plus d’un an. N’empêche que le « pincement au coeur » est inévitable pour cet amoureux de musique. Rencontre dans un bureau en désordre.

Il y a dans un coin une effigie de carton grandeur nature de Miles Davis (1,69 m). Juste au-dessus, une affiche de Willie Nelson, « héros absolu » d’André Ménard. Sur le mur d’en face, des photos de Bob Dylan (la couverture de Nashville Skyline) et de The Band signées par le photographe Elliott Landy. À côté, une affiche du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) 1989, avec des remerciements manuscrits du contrebassiste Charlie Haden.

On ajoute autour des dizaines d’encadrements et des centaines de disques pour compléter le décor d’un joyeux désordre : celui du bureau d’André Ménard, à quelques jours de sa retraite — si tant est que le mot s’applique ici. À bientôt 66 ans et après 40 éditions du FIJM, il s’apprête en effet à laisser les rênes de l’événement qu’il a cofondé avec Alain Simard, qui a été l’ancrage de sa vie professionnelle (avec les activités plus larges de l’Équipe Spectra) et dont il a défini le socle identitaire : un gros trou, il laissera.

Et pourtant, André Ménard se considère encore comme une sorte d’« imposteur ». Il raconte que lorsque Spectra s’est mise à grossir jusqu’à devenir cet empire québécois de la musique, il éprouvait constamment ce sentiment « que quelqu’un, un moment donné, allait me demander si j’avais ma passe [ces badges qui permettent d’entrer dans les salles] et que celle que j’aurais ne serait pas la bonne. Je ne pourrais pas rentrer ».

Ce n’est jamais arrivé. Que ce soit au FIJM ou dans n’importe quel événement culturel qui se tient à Montréal (sans compter les liens qu’il a tissés un peu partout à travers le monde), André Ménard entre essentiellement où il veut. Cela même quand une salle est déserte. « Je visite souvent des salles vides, dit-il. Les antiques ou les toutes neuves, j’aime voir l’arrière-scène. Et s’il n’y a pas de visite officielle, je demande au concierge. »

Il est ainsi d’André Ménard, qui disait il y a dix ans avoir une « boulimie de spectacles » — maladie indolore qui ne s’est en rien atténuée depuis. Le samedi précédant l’entrevue accordée au Devoir, il s’était enfilé trois spectacles en quelques heures, passant du rock de The Cult au rap de Loud. En mars, il s’est mis à angoisser parce qu’il avait « perdu le fil » des sorties cinéma après un séjour de deux semaines à l’étranger. Il a donc vu trois films dans la même journée au Cinéma du Parc. « Ce sont des habitudes », dit-il.

Et il ne les changera pas vraiment. « Le travail est une chose, mais j’ai eu le bonheur de rester très attiré par la scène culturelle. J’ai ouvert les horizons au fil des ans. Aller voir un show rock ne me remplit plus comme avant. Le jazz, ça va, tant que c’est nouveau et frais — j’aime beaucoup ce qui se fait à Londres depuis quelques années. Mais je vais voir beaucoup d’opéra, de musique classique. Ma consommation culturelle n’est plus tout à fait alignée sur le travail… »

Je suis quelqu’un d’assez nostalgique, qui cultive ses souvenirs… Le sac est pas mal rempli, mais il y a encore de la place.

Ce sont là autant de territoires qu’il pourra dorénavant explorer en toute liberté. Car pour autant qu’André Ménard promette de « répondre présent » si on l’appelle pour lui demander conseil, il ne « pense pas qu’on va s’obliger à le faire ». « Et je n’attendrai pas d’appel non plus. Ce n’est pas ça l’idée. » La relève est bien formée, signale-t-il, en rappelant que le programmateur Laurent Saulnier est là depuis une vingtaine d’années déjà. « Il y a eu une longue transition et transmission. »

Le directeur artistique sortant ne voit pas de changement de cap à l’horizon pour le FIJM. « Ça ne m’inquiète pas. Evenko a compris que ce n’est pas la même bête que ses autres festivals. »

Partir

André Ménard avait annoncé son départ lors de la conférence de presse bilan du dernier FIJM. Six ans après le rachat de Spectra par Evenko, près de 45 ans après avoir produit ses premiers spectacles avec Alain Simard, « le moment est venu, dit-il. Ce n’est pas comme si on n’avait pas eu le temps de faire le tour du jardin ».

« J’en ai parlé un an d’avance pour ne pas me laisser surprendre par ça », ajoute-t-il, les yeux humides. « Je suis quelqu’un d’assez nostalgique, qui cultive ses souvenirs… Le sac est pas mal rempli, mais il y a encore de la place. Au final, j’anticipe ça de façon assez sereine. Je fais la même vie depuis l’adolescence, et je n’ai jamais trouvé de raison de changer. »

En 2017, au moment de recevoir un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal, André Ménard disait : « la musique demeure encore pour moi un grand mystère, mais je sais qu’elle a changé ma vie ». La carrière qu’il a bâtie autour de cette passion s’est construite de la même manière que le jazz fonctionne : avec beaucoup d’improvisation.

« Maintenant que j’y pense, c’était un peu naïf, dit-il. À la limite irresponsable, mais aussi très héroïque ! Dans mon parcours, il y a toutes les facettes du métier. Au début, j’allais chez les graphistes pour monter les publicités. Alain écrivait des communiqués que j’allais porter directement au Devoir ou à La Presse. J’ai appris à maîtriser une console de seize pistes avec trois paramètres — bass, treble, mid. Une journée de show, pour moi, c’était aller mettre des oranges dans la loge, brancher le système de son, aller chercher l’artiste à l’hôtel pour le test de son, courir ramasser les billets invendus — et l’argent des billets vendus — dans les magasins de disques, etc. Tout se faisait dans une certaine bonhomie. On était un peu amateurs, tout en devenant professionnels. »

La suite ?

N’importe qui ayant déjà croisé André Ménard connaît son amour des anecdotes de coulisses. Alain Simard et lui auront d’ailleurs l’occasion d’en raconter un plein sac lors d’une soirée organisée par la radio américaine WBGO (« 40 ans d’histoires avec André Ménard et Alain Simard », présentée à L’Astral le 4 juillet).

Mais quand on lui demande quel moment l’a le plus marqué durant ces quatre décennies de jazz et de musique, c’est une émotion qu’il évoque. Celle du 5 juillet 1987, du soir où Ella Fitzgerald lui a dédié une version piano-voix de Summertime, quelques heures après l’enterrement de son père. « C’est encore impossible à évoquer sans que les larmes me montent aux yeux. »

Il y a dans cette chanson et dans ce soir-là la rencontre de plusieurs éléments importants de sa vie : le souvenir de son père typographe, la voix d’Ella au coeur de l’été et tout ce que le FIJM a pu créer d’unique en 40 ans.