Les songes mozartiens du Domaine Forget

Le pianiste québécois Marc-André Hamelin donnera samedi soir le coup d’envoi à un festival qui renferme, pour ses débuts, un minifestival de piano.
Photo: Canetty-Clark Le pianiste québécois Marc-André Hamelin donnera samedi soir le coup d’envoi à un festival qui renferme, pour ses débuts, un minifestival de piano.

Le Festival du Domaine Forget, en Charlevoix, s’ouvre officiellement samedi avec Marc-André Hamelin. Jusqu’au 18 août, pianistes, guitaristes, chambristes et orchestres se produiront sous l’égide du rire éclatant de Marie-Nicole Lemieux, ambassadrice colorée de la manifestation.

Comment dissocier désormais le Domaine Forget de notre contralto nationale, Marie-Nicole Lemieux ? Officiellement, la chanteuse sera l’image du festival pour une saison encore, en 2020, mais Paul Fortin, directeur artistique du lieu, n’en fait pas mystère au Devoir : « Marie-Nicole veut absolument représenter le festival en 2021 aussi, car ce sera son 10e anniversaire dans ce rôle. Après cela, nous verrons si nous irons un peu plus loin. »

Le concert de l’ambassadrice mettra cette année un terme à la journée « Art sans frontières » du Domaine, consacré à la musique et à la danse, le samedi 27 juillet. Lors de ce récital capté par Medici.tv, accompagnée par le pianiste Roger Vignoles et le violoncelliste Stéphane Tétreault, elle chantera les Mélodies de Venise de Fauré et des mélodies d’Enesco, de Honegger et de Kurt Weill.

Alliances mouvantes

Si la journée Art sans frontières, qui comprend, à 16 h, un grand concert extérieur gratuit avec Bruno Pelletier, se situe la veille du grand rendez-vous du Festival d’opéra de Québec, la première du Vaisseau fantôme de Wagner dans la mise en scène de François Girard (le 28 juillet), cela tient davantage du concours de circonstances que de la synergie d’événements capables d’attirer des mélomanes hors du Québec.

« La disponibilité de Marie-Nicole Lemieux a dicté le choix de la date, mais maintenant que notre classe de chant, qui vient de s’achever, prend beaucoup d’ampleur, avec des professeurs tels que Jean-François Lapointe, Marie-Ange Todorovitch et Donna Brown, je songe à la déplacer afin de faire un lien avec les gens du Festival d’opéra de Québec. Il me faut parler avec leur direction dans les prochains jours pour voir si nous ne pourrions pas faire des choses ensemble. Ils ont un festival fantastique », nous dit Paul Fortin.

Le partenariat très prometteur avec le Palazzetto Bru Zane de Venise, lui, s’est étiolé : « La direction de Bru Zane a changé et ils ont modifié leur manière de faire. » Au lieu de soutenir et de promouvoir la programmation d’œuvres françaises rares, la priorité est allée au développement de « projets clé en main, produits dans le cadre de leurs propres festivals puis vendus à l’international », résume le directeur artistique. « C’est dommage, car nous avons programmé beaucoup de compositeurs et de musiques que les spectateurs ne connaissaient pas », reconnaît-il.

Parmi les autres projets perdus en chemin, l’intégrale Beethoven avec Les Violons du Roy : « Nous avions effectivement annoncé cela en 2012. Mais le projet a été abandonné en cours de route à cause de la maladie de Bernard Labadie et de son départ de la direction musicale des Violons. » L’année 2020 permettra assurément un certain rattrapage.

Par contre, l’association avec la Chapelle Reine Élisabeth de Belgique se développe. « C’est un partenariat que j’aime beaucoup, car il fonctionne dans les deux sens. Il nous amène des musiciens et des programmes et, d’un autre côté, une de nos étudiantes de 2018 sera acceptée au sein de leur académie à Bruxelles. Nous avons de grands projets pour l’été 2020. »

Mozart et le piano

En juxtaposant la Fantaisie op. 17 de Schumann et six arrangements de chansons de Charles Trenet par Alexis Weissenberg, Marc-André Hamelin donnera ce soir le coup d’envoi à un festival qui renferme, pour ses débuts, un minifestival de piano. Le pianiste québécois jouera aussi le 6e Nocturne de Fauré, une pièce précieuse et sublime, bijou du répertoire pianistique français, la seule œuvre de musique française gravée par le francophile pianiste allemand Wilhelm Kempff, plus que symboliquement en octobre 1945… Disponible sur YouTube, car dans le domaine public, ce témoignage précieux est l’un des plus grands moments de musique française enregistrés de tous les temps.

Le volet pianistique du festival comprendra des récitals d’André Laplante et d’Alexandre Tharaud, la venue de Benedetto Lupo et d’Angela Cheng pour le Concerto pour deux pianos de Mozart avec Les Violons du Roy et un concert lors duquel Charles Richard-Hamelin jouera les Concertos nos 22 et 24 de Mozart sous la direction de Jonathan Cohen.

Cette concentration mozartienne n’est pas le fruit du hasard. « Depuis que je suis au Domaine Forget, j’ai toujours voulu programmer Mozart », avoue Paul Fortin, qui reconnaît du même souffle que souvent, les artistes n’étaient pas enthousiastes à l’idée. « Cette année, ils sont nombreux à vouloir jouer le jeu et cela me fait très plaisir. »

André Laplante interprétera la Sonate pour piano K. 282, Jonathan Cohen dirigera la symphonie« Prague », Kerson Leong et Marina Thibeault joueront la Symphonie concertante K. 364 sous la direction de Jean-Philippe Tremblay le 14 juillet, le Quatuor Emerson lui-même, quatuor vedette de cette programmation estivale, s’y collera, le 19 juillet, avec le superbe Quatuor en ré majeur K. 575.

Le Domaine Forget a su s’assurer la participation des deux orchestres de Québec. Les Violons du Roy seront présents à trois reprises. Bernard Labadie dirigera le 29 juin la Trauer-Symphonie (« Symphonie funèbre » en quelque sorte) de Haydn en hommage à Élise Paré-Tousignant, ancienne directrice artistique du Domaine.

Jonathan Cohen sera au Domaine le 7 juillet avec Charles Richard-Hamelin et le 18 août en clôture avec Julie Boulianne dans des airs célèbres des opéras de Händel, des extraits de L’art de la fugue de Bach, une symphonie pour cordes de Mendelssohn et les Métamorphoses de Strauss. L’Orchestre symphonique de Québec viendra le 4 août avec Yoav Talmi et Midori (Concerto pour violon de Dvorák et 4e Symphonie de Schumann) et le 10 août avec Fabien Gabel (Symphonie pathétique de Tchaïkovski).

2020, l’année Beethoven

Que faudrait-il de plus pour rendre Paul Fortin encore plus heureux ? « J’aimerais programmer à un moment donné une grande œuvre chorale, car la salle a été un peu conçue pour cela avec un chœur que l’on peut placer derrière en hauteur. Nous travaillons là-dessus. J’espère y parvenir en 2020, puisque c’est l’année Beethoven. Est-ce que ce sera la Fantaisie chorale,la 9e Symphonie ? On verra. Mais même si ce n’est pas Beethoven, j’aimerais beaucoup cela avant de prendre ma retraite. »

L’autre rêve de Paul Fortin serait d’accueillir « quelques grands artistes » parmi ses préférés, comme Emanuel Ax ou Joyce DiDonato. « Elle est venue enregistrer un disque au Domaine, mais n’est jamais revenue. J’aimerais vraiment la revoir. »

Cinq concerts à ne pas manquer

22 juin Marc-André Hamelin joue Chopin, Schumann, Weissenberg et Fauré.

7 juillet Jonathan Cohen et Charles Richard-Hamelin célèbrent Mozart.

13 juillet Récital d’Alexandre Tharaud (Couperin, Beethoven, Ravel, Hahn).

19 juillet Le Quatuor Emerson joue Mozart, Dvorák et Chostakovitch.

4 août Yoav Talmi et l’OSM accueillent Midori dans le Concerto de Dvorák.