Toujours pertinents, ces vieux punks

Les Négresses vertes (notre photo) et Ludwig von 88 seront en spectacle à Montréal dans le cadre des Francos jeudi et vendredi.
Photo: Luc Manago Les Négresses vertes (notre photo) et Ludwig von 88 seront en spectacle à Montréal dans le cadre des Francos jeudi et vendredi.

La programmation des Francos est portée par une bonne dose d’anniversaires et de retours, et ça ne concerne pas que nos artistes. Même les vieux keupons (punks) français s’y mettent ! Deux groupes légendaires, connus pour leur esprit collectif, leur humour contestataire, leur manière de mettre le feu, attirent l’attention : Les Négresses vertes et Ludwig von 88. Réflexions sur l’avenir de la fête, avec ces vétérans des scènes libres.

L’idéal aurait été de les rassembler, tous, autour d’une table pour mener cette conversation sur l’avenir (sans mauvaise blague) du no future français. Les planètes n’étaient pas alignées : les Ludwig, déjà à Montréal, alors que Les Négresses étaient toujours à Paris, presque prêtes à partir pour le Québec. Les deux groupes, issus des scènes punk et alternative de la capitale française des années 1980, ont marqué une génération. Le premier grâce à son punk rock irrévérencieux ayant produit les hymnes anticonformistes Houlala, Louison Bobet et, cette année, la charge anti-macroniste En avant dans le mur. Le second avec sa poésie noire sur des airs joyeux, teintés de jazz manouche, de musette, de raï, comme les tubes Zobi la mouche, Voilà l’été, Face à la mer. Et tous les deux ont mis fin à leurs activités au tournant des années 2000, épuisés ou lassés de faire toujours les mêmes morceaux, pour reprendre les guitares et les micros une quinzaine d’années plus tard.

Des choses à dire

Alors, la relève, elle existe ? « Pas trop, non, dit Karim Berrouka, chanteur des Ludwig, entouré du bassiste, Charlu Ombre, et du guitariste, Bruno Garcia. Je ne sais pas comment c’est au Québec, mais en France, on a plein de groupes, mais pas beaucoup d’originalité. Je suis méchant, hein ? En fait, on a gagné des choses, c’est-à-dire, aujourd’hui les gens savent jouer. Nous, on n’est pas bons, enfin, moi, je ne sais pas chanter… Mais il n’y a pas de groupes comme en 1980, 1981, 1982 en France. En 10 ans, il y a plein de groupes qui sont nés : les Béru, les Ludwig, Les Négresses vertes… C’est punk, rock, reggae, mais ils ont toujours une personnalité. Et aujourd’hui, je trouve que les groupes manquent de personnalité… Na ! Méchant vieux con ! »

Il y aurait peut-être dans le hip-hop que la fibre revendicatrice se fait sentir, avance Stéfane Mellino, chanteur des Négresses vertes — depuis le décès tragique du chanteur original, Helno, mort d’une surdose en 1993 —, joint par téléphone. « C’est davantage, par exemple, un chanteur qui s’entoure de musiciens, maintenant. Nous, on était vraiment dans un esprit de groupe, avec plusieurs chanteurs, plusieurs musiciens. Peut-être aujourd’hui il y a la musique urbaine qui a un discours un peu plus contestataire. Sinon, le message, il est moins virulent qu’à l’époque. C’est un peu des chansons d’amour, et tout ça. Mais tant qu’il y aura des rockeurs, le rock ne mourra pas. »

Photo: patrick Imbert Hans Lucas Ludwig von 88

Il s’avère donc que les jeunes « no future » d’hier ont encore des choses à dire trente ans plus tard, quelle ironie. Ludwig von 88 a même un nouvel EP, Disco Pogo Nights, sorti en mai. « Si tu prends les textes qu’on écrivait, ben que Karim écrivait, disons, tous les textes des morceaux des premiers albums, tu peux les transposer, ils marchent encore, explique le guitariste des Ludwig, Bruno, aussi derrière Sergent Garcia. C’est même presque pire aujourd’hui sur certains sujets. En plus, les Ludwig, c’est une autre approche, c’est un peu “boum”, faire sauter les cadres au sens propre et au sens figuré. »

Encore d’actualité

De leur côté, Les Négresses vertes centrent cette tournée sur le trentième de leur premier album, Mlah (« c’est le meilleur hommage qu’on puisse faire à Helno »). Pas de nouvelle musique à prévoir, donc, mais Mellino jure que Mlah est plus pertinent que jamais. « Nous, on est encore en relation avec le message qu’on porte, dit-il. Une chanson comme Il, sur les sans-abri, ben, il y en a encore plus, des sans-abri ! Notre album, il a quelque chose de très réaliste, voilà, les gens meurent… Par exemple, Voilà l’été, les gens ont adopté cette chanson, mais c’est très noir : le mec, il est coincé à Paris alors que tous ses potes sont partis. On dit des choses graves avec une musique qui fait danser. »

« C’est bien, parce qu’on fait des chansons sur des leaders d’extrême droite, sur Le Pen, et trente ans après, on n’a qu’à changer le prénom ! » lance Karim en rigolant.

Autant Les Négresses vertes, qui feront la place des Festivals jeudi soir, que les Ludwig, qui sont deux soirs au Club Soda, se sont illustrés par leur folie sur scène. « Je crois qu’à la fin des années 1990, il y avait une espèce d’ouverture, les gens voyaient le monde un peu plus ouvert, se rappelle Bruno Garcia. Puis d’un coup, il y a eu la baffe, pow ! Et on est revenus encore pires qu’avant. Il y a un besoin de revenir à cette énergie, un peu contestataire, en résistance face à un monde qui devient complètement fou. »