Stefie Shock et l’art de mettre la table (tournante)

En spectacle, l’artiste ne gardera du nouvel album que les chansons qui trouvent leur place dans le plan d’attaque.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En spectacle, l’artiste ne gardera du nouvel album que les chansons qui trouvent leur place dans le plan d’attaque.

Voir Stefie Shock débarquer à la maison, en plein jour, au coeur de notre petite ville frontalière, ça ressemble à une borne de parcomètre arrachée au trottoir de la rue Ontario au milieu de la nuit par des chenapans, puis déposée au milieu d’un champ de maïs. Son regard très mobile, sa dégaine pas relaxe, tout en lui dit : mais où suis-je ? Par quelle diablerie ai-je été téléporté ici ?

En vérité, il arrive en auto, directement de Saint-Jérôme, contournant la grande ville par la 640 ouest, la 13 nord, la 20 est, le pont Mercier, la 30 est et la 15 sud. Et il n’est plus du tout le noctambule qu’il était. « Je suis de jour maintenant ! », lance-t-il avec une fierté d’ex-accro de noirceur désormais épris de lumière. « J’aime vraiment ça », ajoute-t-il avec une pointe d’anxiété, ce qui est un sacré signe de santé, de la part d’un anxieux chronique s’étant soigné. Une pointe, c’est parfait, ça tient en alerte, ça donne le rythme. Il a quand même ça dans la peau, ce gars tombé sur une table tournante quand il était petit et qui tourne depuis : chez Stefie, tout est tempo.

Il raconte. « J’ai commencé à être DJ à 12 ans, pour mes amis, dans une petite salle de jeu. Je débarquais là avec ma table, mes 45 tours, et je m’arrangeais toute la soirée pour que personne ne reste assis. » Entre défi et pouvoir, mais aussi par pure jouissance des combinaisons, Stefie commençait sa quête infinie de la fameuse « courbe musicale », l’agencement parfait des morceaux pour impact maximal.

« Je me revois à la fin des classes, partant pour le chalet avec un 45 tours de Gino Soccio. C’était autour de 1980-1981 — je suis né en 1969 : j’avais juste hâte de faire jouer cette toune-là qui me faisait vibrer et bouger tellement que je savais que ça allait faire lever la place… et me rendre potentiellement intéressant auprès des filles. » Petit rire de l’éternel timide. « Quel trip c’était quand l’effet obtenu dépassait l’effet escompté, meilleur que n’importe quelle drogue… »

Le matériau de base

Douze ans plus tard, il était DJ pro. Au tournant du siècle, il était Stefie Shock, auteur-compositeur-interprète-musicien-arrangeur et redoutable DJ. Vingt ans de carrière ont passé, mesurez le savoir-faire. « Avant d’écrire ma première chanson, je créais déjà, ma collection de disques était déjà le matériau de base d’une création. » DJ ou chanteur pop, c’est le même désir de connexion, d’appartenance. « Ma petite gang est devenue le public, mais c’est pareil. Même drive. Même instinct développé de l’amalgame, de la séquence, même volonté d’étonner, d’émouvoir, de faire réagir, de ressentir avec d’autres des sensations fortes. »

Sur la scène dite du « parterre », qui vient tout de suite après la place des Festivals dans l’ordre de grandeur (un vaste espace entre De Montigny et Sainte-Catherine, angle Clark), Stefie va déployer toute sa science de l’agencement, tout son bagage de musique et le beat qui l’habite à demeure, au service à la fois des nouvelles chansons de son album, Le fruit du hasard, et des imparables de son répertoire. Et rien ne sera laissé au hasard, et tout sera l’usufruit d’une vie. « Ce que je cherche depuis toujours, ce que je veux encore maintenant plus que tout , souligne-t-il en sautillant presque, c’est trouver le parfait équilibre entre ce que j’ai envie de faire et ce que le monde semble souhaiter que je joue. »

La transe provoquée, la danse partagée

« Ce n’est pas du compromis », nuance-t-il. « Un compromis, ce serait de jouer une chanson que je n’ai pas envie de jouer. Mais à part L’amour dans le désert, j’ai pas mal envie de toutes les jouer ! » Il éclate d’un bon rire pas timide du tout. « Je la fais quand même, parce que les gens aiment la chanter, et je ne veux pas me priver de ça. Ça fonctionne dans la dynamique, dans la courbe. Tu ne peux pas ne pas vouloir la communion, quand même. C’est ça, le fond de l’affaire. Ce n’est pas pour ma seule satisfaction, même s’il est primordial pour moi d’être content du résultat. Le but, c’est la communication, la contagion, la ferveur partagée. Le fait de monter, monter, monter ensemble. » Il faut voir son visage s’éclairer : on n’est plus en entrevue, il est déjà dans la transe de la séquence irrésistible.

Il ne gardera du nouvel album que celles qui trouvent leur place dans le plan d’attaque. Ça tombe bien, Le fruit du hasard est l’album de tous les Stefie, où toutes sortes de musiques se mêlent, se frottent et s’entrechoquent à la Shock. « Moi, je suis une éponge, je suis funk, je suis country, hip-hop, cumbia, etc. Ma voix donne le liant, mes textes aussi. » Mais le liant le plus liant, dit-il comme la vérité des vérités, c’est le pouls. « Le rythme de la musique accélère, le pouls des gens augmente, tu décélères, le pouls diminue, c’est avec ça je que joue. Tu peux pas te tromper si tu connectes avec les gens : ça s’appelle vivre. » Et ça vaut de jour comme de nuit. « T’as pas besoin de commencer à minuit pour que ça se passe. On joue à 20 h aux Francos : ça me va parfaitement. »

Le fruit du hasard

Stefie Shock, scène Loto-Québec, mardi, 20 h