5Sang14 aux Francos: le point tournant

Après deux bonnes heures durant lesquelles les cinq membres du 5Sang14 se sont partagés la scène, ils ne voulaient plus la quitter.
Photo: Frédérique Ménard Aubin Après deux bonnes heures durant lesquelles les cinq membres du 5Sang14 se sont partagés la scène, ils ne voulaient plus la quitter.

En introduction, le refrain d’Otage a déferlé sur une rythmique dansante : « On a l’air tranquille, si seulement tu savais… » Maintenant, on sait : après deux bonnes heures durant lesquelles les cinq membres du 5Sang14 se sont partagés la scène, ils ne voulaient plus la quitter. Et à la quantité de bonnes chansons qu’ils ont, séparément ou ensemble, White-B, Lost, MB, Random et Gaza auraient probablement pu lever le couvre-feu. Le collectif montréalais faisait salle comble, dans tous les sens du mot, pour la première fois hier soir au MTelus à l’invitation des Francos.

Au moins une trentaine de chansons ont été offertes en rafale hier soir. Presque toutes celles du récent EP intitulé 5/5, de laquelle Otage est tirée. La majorité pigée dans les différents projets enregistrés par les membres du groupe ces dernières années. Après Otage,White-B et Random ont plongé dans le trap coulant de 24 Heures à vivre, de l’album que le premier a lancé il y a presque deux ans (Confession risquée).

Un peu plus loin, c’est MB qui charmait avec sa ballade trap Jack Sparrow, de son album Sourire Kabyle paru l’été dernier, que relançait ensuite l’ambiance pop-R&B de Ma Zone, autre succès underground de White-B, cette fois en duo avec Lost, et White-B à nouveau qui fait siffler la foule lorsqu’on reconnaît les premières mesures de Chacun son récit. Autre moment fort de la soirée à en juger par les cris de cette foule festive et cosmopolite : Badman de Lost et White-B, sur un rythme quasi-house à faire rouler les hanches.

Et ça y allait sans traîner, sans temps morts. Une chanson après l’autre et les rappeurs qui défilent sans se marcher sur les pieds, un flux continu de rimes bien mâchées et de basses lourdes articulées par le vieux complice DJ Dany aux platines. Tiens, le collègue Ryan qui s’amène pour offrir sa propre bombe dansante Slow Motion, avec Lost qui reste sur scène pour lui donner la répartie, le sourire dans la voix. Y’a cet esprit de famille dans le 5Sang14 qui vivait pleinement son MTelus, avec Souldia aussi qui leur rendait visite.

On ne détaillera pas le cours de la soirée à la chanson près sinon on y passerait la nuit — d’ailleurs si ça se trouve, le 5Sang14 est peut-être encore sur scène au moment d’écrire ces lignes, bien que lorsque Lost a balancé le trap mélancolique Iceberg (de son album Bonhomme Pendu Chapitre 3), tout indiquait le début d’un rappel au bout d’une performance trompeusement chaotique car solidement calibrée, durant laquelle chaque membre a eu son moment à lui sous les projecteurs.

En vérité, c’est la somme des bonnes chansons entendues hier qui frappe l’esprit. Le 5Sang14 est une machine à composer des tubes de clubs, fascinante dans l’étendue de ses influences, alors que les rythmes afrobeats et maghrébins viennent épicer leurs grooves. Ils savent avec la même aisance passer d’une chanson sombre et teigneuse à une chanson rap-pop entêtante sans perdre leurs fans qui, hier soir, connaissaient par coeur chacune des strophes de leurs raps. Quelque chose nous dit que ce concert sera un point tournant dans la progression du groupe…

Lord Esperanza

En quittant la salle, on a eu une petite pensée pour FouKi qui officiait sur la grande scène de la Place des Festivals à 21 h, en même temps que le 5Sang14. Nous à l’abri dans le MTelus, lui qui, contre mauvaise météo, bon coeur, a dû faire avec l’abondante pluie qui s’abattait au centre-ville… En chemin pour la Promenade des artistes où se produisait le jeune rappeur français Lord Esperanza à 23 h — rappeur qui a d’ailleurs invité FouKi à collaborer sur sa chanson Audigier (SkulaBanks), lequel lui a ensuite rendu la pareille sur Faut c’qui faut de son tout récent album ZayZay —, les festivaliers semblaient avoir déjà battu en retraite, quelques attroupements d’irréductibles seulement rassemblés près des scènes, soulagés sans doute que les averses se soient dispersées.

Conséquemment, le Parisien a dû ramer pour insuffler un peu d’entrain à son public à sa deuxième visite chez nous en quelques mois. Esperanza méritait mieux : on salue d’abord sa prosodie mitraillée, servie avec usa voix ambrée et sa forte présence scénique, on reconnaît surtout son talent de parolier. Un vocabulaire fouillé, un flair pour les jeux de mots, une conscience surtout qui lui permet d’aborder une variété de thèmes moins explorés dans le hip hop et de le faire avec un regard incisif et profond, ainsi qu’en témoigne le matériel de son plus récent album Drapeau Blanc paru le mois dernier. À revoir dans de meilleures conditions.